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Full text of "Gustave Courbet : notes et documents sur sa vie & son uvre"

fcMUÏ > ' 



THE LIBRARY 

BRIGHAM YOUNG UNIVER&TY. 
PROVO, UTAH 



Digitized by the Internet Archive 
in 2012 with funding from 
Brigham Young University 



http://archive.org/details/gustavecourbetnoOOidev 



Gustave Courbet 



TIRAGE A 3oo EXEMPLAIRES NUMÉROTES 

De i à io, sur papier de Hollande; 
eaux-fortes sur Japon. 

De 1 1 à 3oo, sur papier teinté de Poitiers ; 
eaux-fortes sur Japon ou sur Chine. 



c*Cî 






Paris. Imprimé che\ A lcan-Lévy % 6l % rue de Lafayette. 



533 
I3x 



Comte H. d'Ideville 



Gustave Courbet 

NOTES ET DOCUMENTS 

SU\SA VIE & SON OEUV\E 



AVEC HUIT EAUX-FORTES 



PAR 



A.-P, MARTIAL 

ET UN DESSIN PAR EDOUARD MANET 



PARIS 

SE VEND A PARIS-GRAVE 

52, RUE BASSE DU REMPART 

BOULEVARD DES CAPUCINES 

1878 



EAUX-FORTES 



1. PORTRAIT DE GUSTAVE COURBET. 

2. LES CASSEURS DE PIERRES — LA FEMME AU PERROQUET. 

— LES DEMOISELLES DE LA SEINE. 

3. LE PHILOSOPHE TRAPADOUX. 

4. ETUDE DE CHEVREUILS. 

5. PAYSAGE D'ORNANS. — UN PORTRAIT. 

6. LA CURÉE. 

7. LES DEMOISELLES DE VILLAGE. — COURBET CHEZ LUI. 

8. LA MAISON HABITÉE PAR COURBET , RUE HAUTE- 

FEUILLE, N* 2. 



TEXTE 



i 

Les origines de Courbet. — Le héros d'Ornans, 1776-1816. — 
Le petit Séminaire. — Mgr Bastide. — L'école d'Ornans. — Le 
maître Flageoulot. — Arrivée à Paris. — Courbet en Franche- 
Comté. 



II 

La jeunesse de Courbet. — Maître Laurier et ses amis. — L'héri- 
tage en province. — Les cachettes du père Laurier. — Pierre 
Dupont. — La cigale et la fourmi.— Une histoire de voleurs. 



III 

L'atelier de la rue Hautefeuille. — Le maître peintre d'Ornans. — 
Exposition de Courbet en 1867. — La Remise des chevreuils. — 
la Femme au perroquet. — Courbet. Proudhon.-— Une lettre au 
Ministre. — Réaliste sans le savoir. 



IV 

Courbet martyr et apôtre.— Sa profession de foi . — Nomenclature 
de l'œuvre de Courbet. — Ses critiques. — M. Edmond About 
(i855). — Définition du réalisme. — W. Bûrger (Thoré), i863- 
1866- 1867.— Les triomphes de Courbet. 



Courbet homme politique. — Courbet pendant la Commune, 
d'après Maxime du Camp.— Ln conservateur des Beaux-Arts.— 
Le déboulonnement de la colonne de la Grande-Armée. — Une 
lettre de Courbet.— Sa réhabilitation. 



VI 

Portraits de Courbet par Proudhon et Théophile Silvestre. — 
Courbet à la Brasserie. — La complainte de Carjat.— L'Occiden- 
tale, de Th. de Banville. 

VII 

Vue d'ensemble. — Les réformateurs en peinture. — Ingres et 
Delacroix. — Apparition de Courbet. — Scandale de ses débuts. — 
Portée de ses doctrines. — Etait-ce un révolutionnaire en matière 
d'art.' — Courbet et Manet. — L'Ecole des impressionnistes. — 
Dernier coup d'oeil jeté sur l'œuvre du maître d'Ornans. — Le 
jugement de la postérité. 











r AWW V 



^*^\ 



Gustave Courbet 



Les origines de Courbet. — Le héros d'Ornans, 1776-1816. — 
Le petit Séminaire. — Mgr Bastide. — L'école d'Ornans. — Le 
maître Flageoulot. — Arrivée à Paris. — Courbet en Franche- 
Comté. 



^t-â ^n recherchant tantôt à la Biblio 
A thèque Richelieu des renseignements 
'sur le peintre Courbet, nous avons 
'2 fait une découverte curieuse: c'est 



un petit livre imprimé à Besançon en 1844, sous 
ce titre : Mémoires de Courbet d'Ornans. Des 
mémoires de Courbet en 1844 ! Que signifiait 



GUSTAVE COURBET 



ce mystère? C'était bien, en effet, le récit de 
la vie de Courbet, mais d'un Courbet héros, 
d'un Courbet (Jean-Etienne), né à Ornans en 
1770, enrôlé volontaire en 1792. L'odyssée du 
brave militaire, est racontée d'une façon vive et 
touchante depuis son départ du village, jusqu'à 
sa rentrée au pays., en 18 14, son emprisonne- 
ment et sa mort. 

L'ancêtre du maître peintre d'Ornans était 
sans doute un de ces soldats obscurs tels qu'en 
produisit la fin du dernier siècle, un de ces 
hommes d'énergie et de fer dont le souvenir vit 
encore au lieu de leur naissance. — Autre épo- 
que, autre trempe. Gustave Courbet, sous ce 
rapport ne possédait rien de son aïeul ; en effet les 
fumées de la gloire militaire n'ont jamais obscurci 
son cerveau et, à en juger par le rôle qui lui a 
été attribué pendant la Commune, il aimait peu 
ce qui pouvait rappeler le souvenir de l'épopée 
impériale. Ses meilleurs amis assurent qu'il 
n'était rien moins que belliqueux : peut-être 



GUSTAVE COURBET 



même, accessible au sentiment de la peur. Il 
nous souvient avoir assisté à deux séances du 
Conseil de guerre, séant à Versailles, où furent 
jugés les membres de la Commune. L'infortuné 
Courbet qui croyait lermement être condamné 
à mort eut une attitude des plus humbles et 
des plus humiliées. Il était loin d'avoir l'audace 
et le cynisme des Ferré et autres de ses collègues, 
et répondait avec une douceur ineffable, jetant 
dans l'assemblée des regards tendres et sup- 
pliants. Nous pouvons certifier que jamais accusé 
coupable n'eut la face plus penaude, jamais ré- 
volutionnaire ne se repentit ce jour-là, avec plus 
de sincérité que maître Courbet d'avoir voulu 
renverser les institutions de son pays. 



L'école réaliste moderne dont Gustave Cour- 
bet a été l'initiateur et dont il demeurera incon- 
testablement la personnification la plus brillante 
et la plus forte, est appelée à remplir une place 



GUSTAVE COURBET 



trop importante dans l'art contemporain pour 
que la physionomie de son plus grand maître ne 
soit pas étudiée avec soin. En dehors de l'artiste, 
la figure de l'homme a un côté intéressant et 
fort curieux. Son caractère, ses goûts, son exis- 
tence de bohème, de chasseur, de paysan, 
sa transformation soudaine en chef d'école, 
s'improvisant ensuite en personnage politique, 
en farouche révolutionnaire et en membre de 
la Commune, méritent de fixer l'attention. 

Courbet, né à Ornans le 10 janvier 1819, 
appartenait à une famille de riches bourgeois 
agriculteurs. Le père faisait lui-même valoir ses 
terres, en rêvant pour son fils les triomphes du 
barreau. On plaça l'enfant au petit séminaire 
d'Ornans; l'élève Courbet montrait peu d'apti- 
tudes pour les lettres. Nous nous souvenons 
des récits que nous faisait à Rome un de ses 
anciens camarades de séminaire, Mgr Bastide, 
aumônier de l'armée française, sur son ami 
d'enfance. Courbet, quoique un peu sauvage, 



GUSTAVE COURBET 



était aimé de tous et déjà ses goûts l'attiraient 
vers la peinture. 

« — J'ai encore à Ornans, nous disait Mgr 
Bastide, un portrait épouvantable que fit de 
moi mon ami Courbet à quinze ans. » 

Les champs et la nature attiraient Courbet 
plus que les hommes, et les ravissants paysages 
au milieu desquels est encadrée la petite ville 
d'Ornans, influèrent certainement sur son esprit 
et sur ses goûts. Ornans, située à sept lieues de 
Besançon, dans le vallon de la Loue, est divisée 
par la rivière en deux parties qui communiquent 
entre elles par deux ponts de pierre. Dans une 
petite gorge, au nord-ouest de la ville, sur un 
plateau élevé, dominé par de hautes montagnes, 
se trouvent les ruines du vieux château d'Or- 
nans, ancienne résidence des ducs de Bourgogne. 
Le château n'était accessible que du côté du 
nord où se trouvaient les ponts-levis, la porte 
d'entrée et les ouvrages avancés. Des vestiges 
d'anciens remparts très épais, des débris de 



GUSTAVE COURBET 



tours, de bastions, attestent l'importance du 
château, qui était séparé de la ville par un fossé 
très large taillé dans le roc vif. Les environs 
d'Ornans et toute cette partie du département 
du Doubs étaient faits, du reste, pour inspirer 
un grand artiste. Les beautés sauvages et pitto- 
resques de cette nature, les prés, les forêts, les 
cours d'eau et les montagnes s'étalaient à l'envi 
autour de l'enfant, qui trouva plus tard dans 
son pays natal ses plus belles et ses plus pures 
inspirations. 

Envoyé, à vingt ans, à Paris, pour commen- 
cer son droit, — M. Oudot, professeur à la 
faculté, était son parent, — il s'empressa d'y 
faire tout autre chose. Un peintre de Besançon, 
un brave M. Flageoulot, l'avait initié, comme 
disait Courbet, « aux principes de l'art ; » mais 
l'élève préféra étudier à Paris. Il fréquenta les 
ateliers d'Auguste Hesse et de Steuben et copia 
avec frénésie les maîtres flamands, hollandais, 
vénitiens. Toutefois l'atmosphère des villes était 



GUSTAVE COURBET 



trop lourde pour le gars d'Ornans. Il revenait 
souvent au pays et préférait la vie au grand air, 
les courses dans les halliers et les chasses 
sans fin. 

Voici ce que nous écrivait, dernièrement, 
M.J. V..., auquel nous avions demandé quel- 
ques détails sur Courbet : 

« J'ai connu Courbet dans ma première jeu- 
nesse. Ma famille habitait alors Ornans, et je 
n'ai pu manquer d'y rencontrer le maître peintre. 
A cette époque ( 1 857-58-59), il s'éloignait volon- 
tiers de Paris; il aimait la province et Montpellier 
tout particulièrement. A Ornans, il descendait 
chez son père, un très-gros bourgeois agricul- 
teur, possédant des terres qu'il faisait valoir lui- 
même. Deux sœurs non mariées complétaient la 
famille. 

« Courbet avait un ami intime à Ornans, vieux 
garçon, riche, indépendant qui l'avait soutenu 
de son amitié et même de sa bourse à l'origine. 
Il s'appelait Urbain Cuënot. Les deux intimes ne 



GUSTAVE COURBET 



se quittaient guère, dînant ensemble et passant 
après-midis et soirées dans un café où ils con- 
sommaient une quantité de bière. C'est là que 
Courbet se donnait volontiers en représentation 
devant ses compatriotes, en leur exposant sur la 
politique, la religion et l'art, les théories les plus 
étonnantes. Ce que ceux-ci retenaient, c'était que 
Courbet n'aimait guère l'Empire et l'Institut; 
mais ils doutaient que ce fût là le chemin de la 
gloire et de la fortune. A l'approche de l'hiver, 
Courbet et son ami Cuënot se rendaient sur les 
hauteurs du Doubs, près de Pontarlier, où ils 
chassaient, dès les premières neiges, le chevreuil, 
dans les splendides bois de Levier. » 

« Courbet adorait les horizons d'Ornans, et 
ceux qui connaissent le pays peuvent se rendre 
compte de la vérité avec laquelle il le peignait. 
Courbet y a trouvé ses improvisations les plus 
vraies et les plus délicates. MM. Castagnary et 
Champfleury l'accompagnaient quelquefois en 
Franche-Comté ; à Ornans, leurs noms sont 



GUSTAVE COURBET 



connus presque autant que celui du célèbre 
peintre. Le rendez-vous des uns et des autres 
était la maison du docteur Ordinaire, à Mézières. 
M. Ordinaire a été député sous l'Empire et pré- 
fet de Besançon au 4 septembre. Que n'a-t-on 
point dit sur mon malheureux compatriote ! En 
somme, malgré ses défauts et ses travers., ses 
qualités personnelles avaient dans l'intimité 
beaucoup de charme. Quant à sa peinture, je n'en 
parle pas, ayant peu de souci de l'art, je l'avoue ; 
mais je puis dire qu'en souvenir de la Franche- 
Comté, Courbet se montrait à Paris très accueil- 
lant pour les Francs- Comtois. » 



II 




La jeunesse de Courbet. — Maître Laurier et ses amis. — L'héri- 
tage en province. — Les cachettes du père Laurier. — Pierre 
Dupont. — La cigale et la fourmi. — Une histoire de voleurs. 



propos de la jeunesse de Courbet 
dont nous venons de parler, voici 
une histoire assez piquante qui 
nous montre le caractère du peintre, 
sous un côté saisissant. 

Elle remonte à vingt-cinq ans environ. Le 
récit nous en fut fait, il y a trop longtemps, pour 
que certains détails de l'aventure ne soient un 
peu sortis de notre mémoire. On nous le pardon- 
nera, d'autant plus que les personnages mis en 
scène sont, pour la plupart, encore vivants et 
pourraient, au besoin, rectifier nos erreurs. 



12 GUSTAVE COURBET 

Un jeune avocat du barreau de Paris, origi- 
naire de province, laborieux, intelligent, excel- 
lent cœur, et de plus malin comme un singe, 
venait d'hériter de son père, riche bourgeois 
du département de l'Indre. Bon fils, il avait 
suffisamment pleuré son auteur-, mais, étant de 
la race des courageux et des forts, notre avocat 
avait fini par prendre son parti de l'inexorable 
loi de la nature. 

Selon l'habitude de certains pères de province, 
ladres, maniaques et pleins de dureté de leur 
vivant, le bonhomme de Châteauroux avait 
laissé à son fils unique, qui s'en doutait peu, une 
grosse et belle fortune. L'on estimait, dans les 
études du Blanc, à six cents bonnes mille li- 
vres la fortune en biens-fonds dont venait d'héri- 
ter, sans conteste et sans chicane, maître Clé- 
ment Laurier, du barreau de Paris. — Ce n'était 
pas tout. Depuis le décès, qui avait eu lieu dans 
le courant de l'automne à la campagne du défunt, 
à deux lieues de la ville, les clercs, faisant Fin- 



GUSTAVE COURBET i3 



ventaire, aussi bien que la gouvernante, dame 
Brigitte, et M. Clément lui-même, avaient 
découvert, dans un fond de secrétaire, dans une 
armoire à linge et dans le placard aux fruits, 
une somme rondelette de plus de cent cinquante 
mille francs, le tout en titres, en billets et en 
or, soigneusement ficelé, caché et recouvert 
sous des objets de peu d'apparence. 

Les vieillards riches et soupçonneux aiment à 
entasser et à dissimuler leur or ; mais jamais on 
n'avait rencontré chez un père de famille une 
telle ingéniosité dans le choix des cachettes. 

L'héritier, jouissant déjà d'un petit patrimoine 
de sa mère, vivait fort honorablement à Paris. 
Aussi connu au palais que dans le monde des 
artistes, il aimait la vie large et facile, sans ja- 
mais cependant oublier de compter. 

Les économies du père Laurier tombaient 
donc en d'excellentes mains; nul, à coup sûr, 
ne pouvait en faire un meilleur emploi. 

A la fin d'août, les vacances des tribunaux 



i 4 GUSTAVE COURBET 

étant arrivées, l'avocat parisien courut s'instal- 
ler dans la maison paternelle, où, pour la pre- 
mière fois, il entrait en maître et propriétaire. 
— Le père Laurier n'avait jamais compris le 
luxe, mais il aimait le confortable,, la bonne 
chère. La maison, simple et commode, contenait 
donc tout ce qui peut contribuer au bonheur du 
sage. — Fraîche en été, chaude en hiver, entou- 
rée d'arbres et ornée d'un vaste potager, l'habi- 
tation, construite il y a deux siècles par un pro- 
cureur au fisc, n'avait jamais cessé depuis 
d'appartenir à la famille Laurier. 

Une cave bien garnie, soigneusement et intel- 
ligemment aménagée, une vaste cuisine aux cas- 
seroles étincelantes, de hautes armoires de chêne 
remplies de linge odorant, de bonnes chambres 
closes, des lits de noyer ombragés de rideaux à 
ramages, sur lesquels s'amoncelaient les épais 
matelas de campagne, des meubles du siècle 
dernier, reluisant de propreté hollandaise sous 
le torchon de dame Brigitte, tel était le logis dont 



GUSTAVE COURBET i5 

allait prendre possession le nouvel héritier. 
— Nous ne parlons point de l'écurie où som- 
meillait à l'engrais un vieux serviteur, attelé 
chaque samedi à la carriole ^légendaire ; ni de 
la basse-cour, que dirigeait tendrement Brigitte, 
la veille surveillante - cuisinière , secondée 
par sa nièce, grosse fille mariée à Jacques, 
jardinier - cocher , et cheville ouvrière de la 
maison. 

Maître Clément débarqua seul le 2 septembre 
i85i ... et, après quelques jours passés à régler 
à la ville les dernières affaires de la succession, 
prévint dame Brigitte que cinq amis de Paris 
allaient bientôt embellir sa solitude. 

La bonne femme avait pour son jeune maître 
cette adoration, ce culte que les serviteurs de 
province ont encore pour l'enfant de la maison 
qu'elles ont vu mettre au monde et qu'elles n'ont 
jamais quitté. — Tout ce qui pouvait plaire au 
fils de son maître était parfait-, aussi, lorsque 
débarquèrent les cinq amis de M. Clément, la 



i6 GUSTAVE COURBET 

maison était prête pour les recevoir et leur sou- 
haiter la bienvenue. 

Les Parisiens eurent vite conquis la brave 
dame. Il y avait un maître-clerc, un avocat, un 
médecin, un poëte et un peintre. Nous ne nom- 
merons que deux des Parisiens qui figurent dans 
l'histoire ; l'un était Pierre Dupont, l'autre Gus- 
tave Courbet. — Inutile de raconter l'existence 
des hôtes de la maison Laurier ; on mangeait 
admirablement et l'on se promenait beaucoup ; 
on travaillait quelque peu et Ton riait davantage. 
Minuit venu, chacun allait dormir du sommeil 
des justes et des jeunes, en bénissant la vénérée 
mémoire du bon M. Laurier, modèle des pères. 
Les surprises qu'avait, après sa mort, réser- 
vées à son fils cette perle des ascendants exci- 
taient surtout l'admiration de nos jeunes gens, 
d'autant mieux que le lendemain de leur 
arrivée ils avaient assisté à la découverte 
d'un trésor! — Pendant le déjeuner, dame 
Brigitte était apparue apportant triomphale- 



GUSTAVE COURBET 17 

ment, sur une assiette, à son maître un por- 
tefeuille rouge, usé et crasseux, qui contenait 
d'un côté huit billets de mille francs, et, de 
l'autre, vingt-cinq doubles louis bien envelop- 
pés. Le tout venait d'être trouvé, le matin, au 
fond d'un petit meuble que la gouvernante 
déterrait du grenier pour embellir la chambre 
d'un des Parisiens. 

Chaque jour amenait une nouvelle trouvaille; 
c'était tantôt sous un coussin de fauteuil, tantôt 
derrière une glace que l'on tombait sur une ca- 
chette du père Laurier ; cette maison était un 
vrai placer de Californie : on ne savait où s'ar- 
rêterait le filon précieux de ces mines pater- 
nelles. 

Nos amis, comme je l'ai dit, étaient venus à 
la campagne pour vivre, au grand air, delà plan- 
tureuse vie des champs, se reposer et travailler 
à leur aise. Aucun d'eux n'était oisif, étant tous 
intelligents. Les gens de plume lisaient et com- 
pulsaient la bibliothèque . Pierre Dupont, le plus 



GUSTAVE COURBET 



bohème de la bande, tempérament de poète, vrai 
barde de génie, composait des chansons, et, le 
soir, les chantait au cénacle. 

Courbet, qu'on avait installé au second étage 
dans une chambre à deux lits, dont il avait fait 
un atelier, travaillait avec une ardeur sans re- 
lâche. Il avait, depuis son arrivée, expédié deux 
toiles commandées à Paris. Son talent commen- 
çait à faire grande sensation, et, cette année-là, 
si je ne me trompe, le peintre d'Ornans avait ob- 
tenu des bourgeois du jury, une première mé- 
daille. — Le plus pauvre, le seul besoigneux des 
hôtes de Laurier, était Pierre Dupont ; mais en 
qualité de poète, c'était certainement celui au- 
quel l'avenir causait le moins de préoccupations. 
Il se trouvait si béatement heureux chez son 
hôte que, pour l'instant, il n'avait nul souci du 
reste. 

Cependant un soir que Courbet et lui étaient 
assis sur le rebord d'un fossé, et attendaient, en 
fumant leur pipe, le retour des amis partis le 



GUSTAVE COURBET 19 

matin pour la ville : — « Dis donc, Courbet, es- 
tu riche ? » fit le poète. « — Moi, répondit celui-ci 
« d'un air inquiet, pas le sou. » — « Quel 
« dommage, reprit Dupont, j'ai envie d'aller 
« demain au Blanc; et moi qui comptais sur toi 
« pour me prêter quinze francs! » — «Je n'ai pas 
« un rouge liard, te dis-je, fit le Franc-Comtois. 
« J'avais emporté juste l'argent de mon voyage, 
« n'ayant point ici de dépense à faire ; pour partir, 
« j'attends ce que m'enverront les marchands 
t de Paris. » — « Allons, farceur, reprit le 
« bohème, tu te méfies. Va! tu seras toujours 
« un grand ladre; ce n'est pas mille francs qu'il 
« me faut, c'est quinze francs ! — Parole d'hon- 
« neur ! reprit Courbet. Juge si je suis triste de 
« ne pouvoir obliger un ami. » 

Quoi qu'il en soit, le lendemain, grâce au bon 
Laurier, qui naturellement avait déjà fait les 
frais du voyage de Paris, Pierre Dupont grimpa 
dans la carriole et se rendit à la ville, le gousset 
garni de ces fameux quinze francs si impitoya- 
blement refusés par le maître peintre. 



20 GUSTAVE COURBET 

L'union la plus profonde, d'ailleurs, la gaieté 
la plus pure, régnaient dans la maison hospita- 
lière, lorsque, tout à coup, un beau matin, 
Courbet tomba dans une noire mélancolie. Il 
mangeait, mais avec distraction, parlait peu et 
semblait absorbé par les pensées les plus graves. 
« Que peut-il bien avoir? se demandèrent ses 
«compagnons. — Amoureux? — Impossible! 
« dit Laurier, dame Brigitte a plus de soixante 
« ans ; sa nièce est épouvantable, je vous en fais 
« juge, messieurs, et nous n'avons présenté 
« notre héros, jusqu'ici, à aucune demoiselle de 
« village. Son état me confond. — Je l'entends 
« toutes les nuits marcher à grands pas dans sa 
« chambre, fit Dupont. Prenons garde, mes- 
<r sieurs, il va peut-être devenir fou ! C'est l'am- 
« bition qui le dévore, il faudra voir ça, docteur. 
« Sans doute il aurait besoin de [distractions ! » 
Le lendemain, avant le déjeuner, Courbet 
entra dans la chambre de son hôte, et, après 
avoir parlé de choses indifférentes, lui demanda 



GUSTAVE COURBET 21 

s'il était bien sûr de ses gens. — « Sûr de mes 
« domestiques, fit l'avocat, y penses-tu ! Je con- 
« nais les hommes, c'est mon métier, et puis te 
« certifier qu'il en existe peu d'aussi honnêtes . 
« C'est de l'or, mon pauvre Courbet, de l'or en 
a. barre . Mais quoi, diable ! te fait m' adresser cette 
« question ? Te manquerait-il quelque chose ? — 
« Rien, absolument rien, fit Courbet, c'est une 
« idée. » 

Au déjeuner, Laurier fit part |de cette conver- 
sation et chacun de plaisanter Courbet sur sa 
nature ombrageuse et sur ses étranges soup- 
çons. 

« — Ah ! par exemple, fit Dupont en désignant 
« Courbet, il n'a rien à craindre de ce côté lui ! on 
« ne pourra le voler, le gaillard, puisqu'il n'a pas 
« apporté un sou au château Laurier ; il se mé- 
« fiait sans doute. Tu ne peux dire le contraire, 
« farceur, puisque tu as refusé de me prêter 
« quinze francs ! » 

Le déjeuner se termina aussi gaiement que 



22 GUSTAVE COURBET 

d'habitude : cependant Courbet continuait à 
être absorbé dans de sombres pensées et à n'en- 
gloutir qu'avec la plus complète distraction. — 
Bien que Brigitte n'eût jamais été mise en cause, 
elle était trop fine pour n'avoir pas compris par 
les rires échappés aux convives ce dont il s'a- 
gissait. Du reste, entre elle et Courbet, jamais il 
n'y avait eu grande sympathie. Des cinq amis de 
son maître c'était celui qui, dès l'abord, l'avait le 
moins séduit. 

« — Il est si gros et si fort, disait-elle à sa 
« nièce, que notre pauvre monsieur Clément en 
« paraît plus chétif ; et puis il mange toujours, 
« celui-là, sans s'apercevoir seulement si c'est 
« bon. Il vous avale un pot de confiture à 
« chaque repas, sans compter le reste. Et quelle 
« saleté là-haut avec ses peintures ! Monsieur 
« avait bien besoin de l'inviter ! » — De cette 
antipathie, l'infortuné Courbet n'était pas res- 
ponsable, n'étant d'ailleurs pour personne, pas 
plus que pour la gouvernante, arrogant ou im- 



GUSTAVE COURBET 2 3 

poli. Mais, sans s'en rendre compte, il évitait la 
bonne dame, il faut le dire, et la regardait même 
d'assez mauvais œil. 

Enfin ce sombre drame approchait bientôt de 
son dénoûment. 

Un soir, il était près de minuit, les amis après 
un plantureux dîner, s'étaientattardésàbavarder 
plus tard que d'habitude et les plus prolixes, le 
bougeoir à la main, avaient, au moment des 
adieux, terminé une forte discussion 'morale. 
Rentré danssachambre,1e maître du logis allait 
se mettre au lit, lorsque dame Brigitte, qui ne 
se couchait jamais avant d'avoir éteint tous les 
feux, entra dans la chambre de son maître. — 
« En voilà encore une trouvée, ah! quelle ca- 
chette ! monsieur Clément, » et en même temps 
la gouvernante agitait devant son jeune maître 
une large chaussette qui servait de réceptacle à 
une vingtaine de louis et à une petite boîte de 
carton d'où s'échappèrent des médailles d'or et 
d'argent. 



24 GUSTAVE COURBET 

— « Savez-vous où j'ai découvert celle-ci? 
« dit-elle ; dans le petit placard, derrière le ves- 
te tibule de la chambre de votre peintre; c'est là 
« où vous serriez vos joujoux, vous rappelez- 
« vous, mon pauvre monsieur Clément? Je n'y 
« avais jamais regardé depuis. Tout à l'heure, 
« en faisant la couverture de ce grand garçon, 
« j'ai donc ouvert le placard, qui n'a pas de clef, 
« vous savez. Au milieu de vos vieilles affaires, 
« de loques, de morceaux de votre cheval de 
« bois, du pantin, je sens quelque chose de lourd, 
« tout au fond, derrière les débris, et voilà! Par 
« exemple, je me demande où votre pauvre père 
« a pu prendre cette chaussette. Ça n'a jamais 
« été de la maison, ça! Il avait un pied si petit, 
« lui, comme vous ! Du reste, c'est un bon en- 
« droit par là. C'est encore là, dans le cabinet 
« de la chambre à deux lits, que j'ai trouvé der- 
« rière le bûcher, il y a huit jours, les trois bil- 
« lets de cent francs plies dans un journal et le 
« petit sac d'or que je vous ai remis avant-hier. » 



GUSTAVE COURBET 25 

Maître Laurier, tout en prêtant une oreille 
attentive au bavardage de dame Brigitte, ouvrit 
avec précipitation la petite boîte qui contenait 
les médailles, très minutieusement enveloppées 
dans du papier : deux étaient des médailles d'or 
romaines de fort beau modèle ; restait une troi- 
sième plus volumineuse. L'avocat défit brusque- 
ment l'enveloppe, et au moment où la médaille 
apparut dans sa splendeur, un cri sortit de 
la poitrine de l'avocat. Puis, au grand ébahisse- 
ment de la bonne ménagère, voilà maître Clé- 
ment qui se jette sur son lit, suffoqué par le 
rire! 

« — Mais, malheureuse, qu'as-tu fait? depuis 
«huit jours, tu dévalises mon ami Courbet! 
« Tiens ! regarde cette belle médaille d'or avec 
« son nom gravé ; c'est celle que notre peintre 
« a reçue il y a trois mois comme récompense. 
« Tu es capable de le faire mourir! » 

On comprend ce qui s'était passé. Courbet, à 
l'instar des paysans ombrageux et méfiants, 



26 GUSTAVE COURBET 

avait conservé l'habitude d'emporter avec lui une 
partie de sa fortune. Sitôt installé chez son hôte 
Laurier, il avait, comme on le voit, si bien épar- 
pillé ses cachettes, que dame Brigitte les avait 
devinées et flairées comme un chien de race. — 
La première disparition de ses richesses lui avait 
causé une douleur morne, tiraillé qu'il était entre 
ces deux alternatives : se taire et souffrir, ou 
avouer la disparition de sonargent. Dans ce der- 
nier cas, c'était dire qu'ilétait riche, avare et ma- 
niaque. — Et puis, quel scandale dans la maison 
de son hôte ! Qui soupçonner ? Avec ses instincts 
paysan, il redoutait, avant tout, dame Justice ; 
tous les gens de loi lui faisaient peur. Aussi avait- 
il pris le parti de dévorer son chagrin et sa honte, 
et d'endurer les sarcasmes de son ami Dupont. 
Laurier eut la cruauté de laisser une longue 
nuit tout entière se passer sur la douleur de 
Courbet. A l'aube, l'infortuné peintre sortit de 
sa chambre, pâle, défait, la figure décomposée. 
En tombant sur son hôte dans l'escalier, il l'a- 



GUSTAVE COURBET 27 

vertit qu'il partait le jour même pour Paris, se 
trouvant un peu indisposé. 

« Je ne puis attendre l'argent de mes ta- 
« bleaux, et je suis forcé de devancer mon re- 
« tour, fit Courbet avec un soupir étouffé. » 

A ce moment, les amis descendant de leur 
chambre, accoururent à la nouvelle du départ 
de Courbet. « Impossible de le retenir, leur dit 
« Laurier; il se prétend malade. » — C'est alors 
que dame Brigitte, d'accord avec son maître, 
entra dans le salon et jeta sur la table le trésor 
de la veille, renfermé dans l'immense chaus- 
sette. 

« En voilà encore, dit-elle. Par la bonne 
« Vierge, je ne saisd'oùcela sort !» — A la vue de 
sa chère fortune et de son magot qu'il croyait à 
jamais perdus, Courbet pâlit et fut prêt à tomber 
en défaillance. Les camarades, pendant ce 
temps, examinaient les louis d'oret les médailles. 
« — Ah! messieurs, fit Pierre Dupont en bon- 
« dissantsurlafameusemédaille, qui l'aurait cru? 



28 GUSTAVE COURBET 

« La médaille de notre ami Courbet dans la 
« cachette du père Laurier ! » 

Tout s'expliqua, et Courbet reprit ses sens. 
— De départ il ne fut plus question. Le maître 
d'Ornans déjeuna comme quatre ce matin-là, et 
se réconcilia tout à fait avec son bourreau, dame 
Brigitte. Ses belles couleurs et sa gaieté reparu- 
rent. — Pierre Dupont harcela bien un peu son 
camarade, le menaçant même de composer une 
légende sur les « Ladres punis. » Mais,, rentré 
en possession de son trésor, Courbet supporta 
sans sourciller les plaisanteries de ses amis. 

On raconte même qu'allant au-devant des dé- 
sirs secrets du poëte, le peintre, dans un élan de 
joie et de générosité, offrit à son ami les quinze 
francs refusés jadis; et tous deux, ce jour-là, 
montèrent dans la carriole et prirent le chemin 
de la ville pour y fêter le retour à la vie de maître 
Courbet. 



III 



L'atelier delà rue Hautefeuille. — Le maître peintre d'Ornans. — 
Exposition de Courbet en 1867. — La Remise des Chevreuils, la 
Femme au perroquet. —Courbet. Proudhon. — Une lettre au Mi- 
nistre. — Réaliste sans le savoir. 




u numéro 2 de la rue Hautefeuille 
demeurait le peintre Courbet. Les 
fenêtres de son appartement s'ou- 
vraient à la fois sur la rue Haute- 
feuille et sur la rue de l'école-de-Médecine. C'est 
laque je l'ai vu pour la dernière fois en 1866. 

C'était, si je m'en souviens, au mois de mars; 
Courbet venait de terminer la Remise des Che- 
vreuils, ce chef-d'œuvre du paysage moderne, 
vrai sanctuaire de la nature, où l'œil de l'artiste 
et de voyant avait en quelque sorte pénétré les 



3o GUSTAVE COURBET 

plus secrets mystères de la vie animale. Il met- 
tait, en même temps, la dernière main à la Femme 
au perroquet, tableau d'un genre tout opposé, 
nudité éclatante de vie qui témoignait hautement 
de l'aptitude du maître à traiter tous les sujets 
avec une égale supériorité. 

Courbet passait, à cette époque, une partie de 
l'année chez son père, le riche propriétaire d'Or- 
nans. Il ne venait à Paris que peu de temps avant 
l'ouverture du Salon , les champs lui ayant tou- 
jours paru préférables à la ville. Les plantu- 
reuses habitudes de sport et les déplacements de 
chasse, l'existence des hobereaux de Franche- 
Comté lui étaient familiers. Accueilli, choyé 
par tous, ses heures s'écoulaient fort joyeuse- 
ment entre le travail et les plaisirs au grand air. 
Mais, chez les uns et les autres, il conservait, 
non sans une certaine affectation, ses allures rus- 
tiques et son originalité de caractère. 

Déjà, en 1866, le beau gars rustique de 
r Homme à la pipe oX du Bonjour, monsieur 



GUSTAVE COURBET 3i 

Courbet, au large front découvert, au nez olym- 
pien, à la longue barbe en fourche, commençait 
à se laisser envahir par l'obésité. Les joues, en 
s'épaississant , avaient légèrement alourdi la 
physionomie-, l'œil conservait cependant toute sa 
flamme, et le sourire de la bouche avait tou- 
jours ce côté railleur du paysan ombrageux et 
madré. 

Bien que, dans une heure de pleine démence, 
le citoyen Courbet ait signé l'ordre de déboulon- 
ner la colonne de la Grande-Armée, nous ne 
cesserons de professer pour l'artiste une admi- 
ration profonde, le plaçant hardiment au premier 
rang parmi nos plus grands peintres. — Ce qui 
distingue la manière du maître, c'est, avant tout, 
l'exécution spontanée. Chez lui, jamais trace 
d'hésitation; ce que l'œil perçoit, la main aussi- 
tôt le fixe sur la toile et, quelle qu'elle soit, l'im- 
pression est toujours traduite avec une scrupu- 
leuse fidélité. Courbet n'est point de ces arran- 
geurs de tableaux qui cherchent péniblement des 



32 GUSTAVE COURBET 

dispositions heureuses. Pour lui, la nature est 
toujours éternellement belle; il ne s'est jamais 
ingénié, comme tant d'autres, à la surprendre en 
flagrant délit de beauté. Du reste, il est facile de 
constater la vérité de cette appréciation devant 
ces marines que je me souviens, pendant l'au- 
tomne de i865, lui avoir vu improviser à Trou- 
ville en quelques heures. Ces études merveilleu- 
ses resteront comme les plus saisissantes repro- 
ductions des aspects multiples et fuyants de la 
mer. 

Au moment où j'entrai, avec l'ami qui m'ac- 
compagnait, dans l'atelier de la rue Hautefeuille, 
l'artiste y travaillait, je l'ai dit déjà, à cette bac- 
chante échevelée, qu'il intitula la Femme au 
perroquet, en raison d'un ara au plumage fulgu- 
rant que son modèle tenait à la main. Ce mo- 
dèle, fort joli du reste, était couché sur un ca- 
napé, dans la position voulue, et le peintre 
démêlait sur sa toile à coups de brosse, les co- 
peaux d'acajou de sa chevelure. 



GUSTAVE COURBET 33 

Sans interrompre son travail, et prenant à 
peine le temps de bourrer sa pipe, le maître 
peintre nous parla de son exposition prochaine : 
« S'ils ne sont pas contents cette année, ils seront 
« difficiles, » nous dit-il de sa voix sourde et 
gouailleuse, avec cet accent franc-comtois qu'il 
se plaisait à exagérer. « Ils auront deux tableaux 
« propres comme ils les aiment, un paysage et 
« une académie. » 

Là-dessus, il se leva, et, retournant un grand 
chevalet, il nous montra la Remise des Che- 
vreuils, qui fut pour nous comme un éblouisse- 
ment. On se souvient de la sensation produite 
par cette œuvre magistrale qui rallia les suffrages 
les plus réfractaires et conquit enfin à son auteur 
la célébrité tardive que tant d'autres œuvres 
avaient déjà méritée. Pour la première fois, 
l'État s'émut et parla d'acheter le tableau en 
vogue ; des propositions qui n'aboutirent pas 
furent même laites par le directeur des Beaux- 
Arts, M. de Nieuwerkerke. 



3 4 GUSTAVE COURBET 

Ce ne fut cependant qu'en 1870 que M. Mau- 
rice Richard, ministre des Beaux-Arts, commit 
l'imprudence très -pardonnable de nommer 
Courbet chevalier de la Légion d'honneur. Celui- 
ci repoussa avec indignation l'avance ministé- 
rielle, et motiva son refus par une lettre qui fit 
événement. 



M. Gustave Courbet à M. Maurice Richard, ministre 
des Beaux-Arts, à Paris. 

Paris, le 23 juin 1870, 

Monsieur le Ministre, 

C'est chez mon ami Jules Dupré, à Hsle-Adam, que 
j'ai appris l'insertion au Journal officiel d'un décret qui 
me nomme chevalier de la Légion d'honneur. Ce décret 
que mes opinions bien connues sur les récompenses ar- 
tistiques et sur les titres nobiliaires auraient dû m'épar- 
gner, a été rendu sans mon consentement, et c'est vous 
monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre 
l'initiative. 

Ne craignez pas que je méconnaisse les sentiments qui 



GUSTAVE COURBET 35 

vous ont guidé. Arrivant au ministère des Beaux-Arts, 
après une administration funeste qui semblait s'être 
donné la tâche de tuer l'art dans notre pays et qui y 
serait parvenue par corruption ou par violence, s'il ne 
s'était trouvé çà et là quelques hommes de cœur pour lui 
faire échec, vous avez tenu à signaler votre avènement 
par une mesure qui fît contraste avec la manière de votre 
prédécesseur. 

Ces procédés vous honorent, monsieur le Ministre, 
mais permettez-moi de vous dire qu'ils ne pouvaient 
rien changer ni à mon attitude ni à mes déterminations. 
Mes opinions de citoyen s'opposent à ce que j'accepte 
une distinction qui relève essentiellement de l'ordre mo- 
narchique. Cette décoration de la Légion d'honneur 
que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, 
mes principes la repoussent. 

En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, 
je ne l'eusse acceptée. Bien moins le ferais-je aujourd'hui 
que les trahisons se multiplient de toutes parts et que la 
conscience humaine s'attriste de tant de palinodies inté- 
ressées. L'honneur n'est ni dans un titre ni dans un 
ruban, il est dans les actes et dans le mobile des actes. 
Le respect de soi-même et de ses idées en constitue la 
majeure part. Je m'honore en restant fidèle aux prin- 
cipes de toute ma vie ; si je les désertais, je quitterais 
l'honneur pour en prendre le signe. 
Mon sentiment d'artiste ne s'oppose pas moins à ce 



36 GUSTAVE COURBET 

que j'accepte une récompense qui m'est octroyée par la 
main de l'État. L'Etat est incompétent en matière d'art. 
Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le 
goût public. Son intervention est toute démorali- 
sante, funeste à l'artiste qu'elle abuse sur sa propre 
valeur, funeste à l'art qu'elle enferme dans les conve- 
nances officielles et qu'elle condamne à la plus stérile 
médiocrité ; la sagesse pour lui serait de s'abstenir. Le 
jour où il nous aura laissés libres, il aura rempli vis- 
à-vis de nous ses devoirs. 

Souffrez donc, monsieur le Ministre, que je décline 
l'honneur que vous avez cru me faire. J'ai cinquante 
ans et j'ai toujours vécu libre; laissez-moi terminer mon 
existence libre; quand je serai mort, il faudra qu'on dise 
de moi : Celui-là n'a jamais appartenu à aucune école, 
à aucune église, à aucune institution, à aucune acadé- 
mie, surtout à aucun régime, si ce n'est le régime de la 
liberté. 

Veuillez agréer, monsieur le Ministre, avec l'expres- 
sion des sentiments que je viens de \ous faire connaître, 
ma considération la plus distinguée. 

Gustave Courbet. 

Mais, revenons à notre visite à Courbet. 
Devant la Remise des Chevreuils, j'essayai d'ex- 
primer mon enthousiasme, ajoutant comme ré- 



GUSTAVE COURBET 3 7 

« flexion que personne ne verrait là une mani- 
c festation humanitaire. » — « A moins qu'ils 
« n'y voient répondit le maître, une société se- 
«c crête de chevreuils qui s'assemblent dans les 
a bois pour proclamer la République. » Ces fa- 
meux Ils prononcés avec tant de mépris signi- 
fiaient, dans la bouche de Courbet : les membres 
de l'Institut, les ingristes, les prix de Rome, le 
Jury, le Gouvernement, l'Administration, les 
Beaux-Arts, l'Empereur et l'Impératrice, tous les 
bourgeois, en un mot ; c'est-à-dire tout ce qui 
n'était pas Courbet et sa Cour. 

Nous rîmes de la boutade, et j'ajoutai qu'en 
somme, lorsqu'il s'agissait des œuvres du chef 
d'une école audacieuse comme la sienne, les 
intéressés finissaient par découvrir tout ce qu'ils 
voulaient, ce qui s'y trouvait, aussi bien que ce 
qui ne s'y trouvait pas. Puis, me retournant vers 
le mur où se détachait sans cadre la fameuse 
toile des Casseurs de pierres : « Avez-vous, par 
« exemple, lui dis-je, voulu faire de ces deux 



38 GUSTAVE COURBET 

« hommes courbés sous l'inexorable loi du tra- 
k vail, une protestation sociale ? J'y vois, moi, 
oc tout au contraire, un poëme de douce résigna- 
« tion et c'est une impression de pitié, qu'ils me 
« font ressentir. » — « Mais cette pitié, répondit 
« fort adroitement Courbet, elle résulte d'une 
« injustice, et c'est en cela que, sans le vouloir, 
« mais simplement, en faisant ce que j'ai vu," 
« j'ai soulevé ce qu'Us appellent la question so- 
« ciale. » 

Courbet, à ce propos, me parla d'une de ses 
plus belles toiles, acquise dernièrement par moi : 
le portrait du Philosophe Trapadoux feuilletant' 
un album dans l'atelier de Courbet. « Vous 
« avez là, me dit le peintre, un de mes meilleurs 
« morceaux. Il date de loin, cependant. » 

Cette œuvre, en effet, est peut-être une des 
plus magistrales qui soit sortie de la main de 
Courbet. Le bonhomme, vu de face, est assis 
sur un escabeau, les jambes croisées ; le livre 
sur ses genoux. La tête énergique de l'homme 



GUSTAVE COURBET 3g 

est vivante. Les accessoires, le petit poêle de 
fonte, le charbon dans la terrine, la bouilloire, 
tout en un mot, les vêtements et les meubles, est 
peint avec une puissance, une vérité, un charme, 
une harmonie, tels que cette toile merveilleuse a 
été comparée aux plus beaux Chardins que nous 
possédons. 

Le maître peintre d'Ornans avait un peu rai- 
son, au moins en ce qui touche ses admirables 
Casseurs de pierres; mais peut-être eût-il été 
fort embarrassé d'expliquer sur le Retour de 
la foire et sur les Lutteurs qui tapissaient son 
atelier, les professions de foi qu'y voyait Prou- 
dhon et qui sont si savamment développées dans 
son livre sur l'Art. 

Je crois bien que, plus tard, pris au piège qu'on 
lui avait tendu, le grand artiste versa dans l'or- 
nière politique et se préoccupa, par exemple, dans 
son Mendiant, dans son Retour de la conférence , 
dans ses portraits de Proudhon et de sa famille, 
de doctrines tout à fait indépendantes de l'Art. 



4 o GUSTAVE COURBET 

Toutefois, je reste convaincu et j'en atteste la 
Fileuse, les Cribleuses de blé, la Chasse au re- 
nard, V Homme à la pipe, la Curée, le Rut de 
cerfs que les peintures humanitaires de Courbet 
ne furent que des exceptions, des concessions à 
l'esprit de parti et qu'à ces débuts, comme à 
l'apogée de sa vie artistique, il n'obéissait qu'à 
son tempérament de naturaliste et était loin de 
prévoir le rôle de peintre socialiste qu'on lui fit 
si malheureusement jouer plus tard ( i ). 



(i)Ce chapitre et le précédent sont tirés d'un livre de M. H. d'Ide- 
ville qui doit paraître prochainement chez l'éditeur Charpentier. 
{Vieilles Maisons et jeunes Souvenirs,in-i8). 



IV 



Courbet martyr et apôtre. — Sa profession de foi. —Nomenclature 
de l'œuvre de Courbet. — Ses critiques. — M. Edmond About 
(i855). — Définition du réalisme. — W. Bùrger (Thoré) — i863. 
1866-1867. — Les triomphes de Courbet. 




ourbet exposa son premier tableau 
en 1844: c'était un portrait de lui, 
assis dans la campagne, un grand 
chien couché à ses pieds. 
A l'exposition de 1848, il eut un succès inat- 
tendu. Il avait envoyé dix tableaux ou dessins et 
désormais s'appliqua avec un zèle religieux^ avec 
une énergie d'apôtre, à faire triompher son sys- 
tème qui consistait à remplacer le culte de l'idéal 
par le sentiment du réel. 
Aux critiques, aux injures qui avaient accueilli 



42 GUSTAVE COURBET 

VAprès-Dînée d'Ornans (1849), et l'Enterre- 
ment cFOrnans (i85o), il répliqua par les Bai- 
gneuses (i853). 

La tourmente, a dit Silvestre, n'épargna rien : rail- 
leries, diatribes, charges et couplets , tombèrent de 
toutes parts, comme la grêle drue du mois de juin. 
Après avoir tenu tête six mois à Forage, il s'en alla, 
moulu, retremper dans son pays sa vigueur monta- 
gnarde. M. Bruyas, riche et fervent amateur de Mont- 
pellier, fit l'acquisition de quatre ou cinq de ses tableaux 
les plus maltraités, lui commanda d'autres sujets et l'ap- 
pela auprès de lui pour le consoler par son enthousiasme 
et son dévouement personnel des violences de l'opinion 
publique. 

En 1 85 5, au moment de l'Exposition univer- 
selle, Courbet fit une exposition particulière qui 
eut un grand succès de curiosité. Il avait or- 
gueilleusement placé son exhibition sur le chemin 
du Champ-de-Mars, à quelques pas des expo- 
sants officiels. En tête du catalogue de cette ex- 
position, parut un exposé de doctrines, une 
profession de foi artistique qui fut attribuée non 



GUSTAVE COURBET 43 

sans raison, croyons-nous, à M. Castagnary, le 
fervent apôtre,, le fin et puissant défenseur et 
commentateur de Courbet. 

« Le titre de réaliste, disait-il, m'a été imposé comme 
on a imposé aux hommes de i83o le titre de roman- 
tiques. Les titres, en aucun temps, n'ont donné une 
idée juste des choses ; s'il en était autrement, les œuvres 
seraient superflues. 

« Sans m'expliquer sur la justesse plus ou moins 
grande d'une qualification que nul, il faut l'espérer, n'est 
tenu de bien comprendre, je me bornerai à quelques mots 
de développement pour couper court aux malentendus. 

« J'ai étudié, en dehors de tout système et sans parti 
pris, l'art des anciens et l'art des modernes. Je n'ai pas 
plus voulu imiter les uns que copier les autres ; ma 
pensée n'a pas été davantage d'arriver au but oiseux de 
l'art pour l'art. Non ! j'ai voulu tout simplement puiser 
dans l'entière connaissance de la tradition le sentiment 
raisonné et indépendant de ma propre individualité. 

a Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à 
même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon 
époque, selon mon appréciation; être non-seulement un 
peintre, mais encore un homme; en un mot, faire de 
l'art vivant, tel est mon but. » 

Un excellent critique d'art, M. Emile Cardon, 



44 GUSTAVE COURBET 

dans une étude intéressante, consacrée récem- 
ment à Courbet, qu'il admire autant que nous, 
ajoute, à propos de cette préface hardie, les 
réflexions suivantes : 

Cette profession de foi, très-sage, est en résumé celle 
qu'auraient pu faire tous les maîtres contemporains qui 
brillent par une originalité réelle : on peut la résumer 
en ces simples mots : « Etudier la tradition pour profiter 
des découvertes successives et surpasser ses ancêtres; 
analyser leurs procédés pendant le cours de l'éducation 
professionnelle, mais obligation pour l'artiste de les ou- 
blier, dès qu'il touche au moment de faire lui-même 
ses preuves dans la carrière. » 

Du reste, si révolutionnaire que paraisse une telle 
profession de foi aux défenseurs de l'Ecole, elle ne fait 
que reproduire ce que Léonard de Vinci disait dans son 
Traité de peinture : 

a Un peintre ne doit jamais s'attacher servilement à la 
manière d'un autre peintre, parce qu'il ne doit pas re- 
présenter les ouvrages des hommes, mais ceux de la na- 
ture, laquelle est d'ailleurs si abondante et si féconde en 
ses productions, qu'on doit plutôt recourir à elle-même 
qu'aux peintres qui ne sont que ses disciples, et qui don- 
nent toujours des idées de la nature moins belles, moins 
vives et moins variées que celles qu'elle en donne elle- 



GUSTAVE COURBET 45 

même, quand elle se présente à nos yeux. » (Cha- 
pitre XXIV.) 

En paroles, Courbet était moins sage que lorsqu'il 
écrivait ou peignait; peut-être aussi ceux qui ont repro- 
duit ses conversations ont-ils exagéré quelquefois ou 
pris trop au sérieux ses boutades. Cependant, au milieu 
de ses exagérations mêmes, on retrouve toujours ce qu'il 
a de vrai, de juste et de fondé dans sa profession de foi 
écrite, la seule qui ait une véritable importance; ainsi, 
par exemple, ce fragment de conversation rapporté par 
Silvestre : 

« Véronèse! voilà un homme doué de tous les talents, 
un peintre sans faiblesse et sans exagération, un homme 
fort et d'aplomb; Rembrandt charme les intelligences, 
mais il étourdit et massacre les imbéciles; le Titien et 
Léonard de Vinci sont des filous. Si l'un de ceux-là re- 
venait au monde et passait par mon atelier, je tirerais le 
couteau I Ribera, Zurbaran, et surtout Vélasquez, je les 
admire ; Ostade et Craesbecke me séduisent entre tous les 
Hollandais, et je vénère Holbein. Quant à M. Raphaël, 
il a fait sans doute quelques portraits intéressants, mais 
je ne trouve dans ses tableaux aucune pensée. C'est pour 
cela sans doute que nos prétendus idéalistes l'adorent. 
L'idéal! Oh! oh! oh! Ah! ah! ah! Quelle balançoire! 
Oh! oh! oh! Ah! ah! ah! » 

Parmi les nombreux tableaux de Courbet, 



4 6 GUSTAVE COURBET 

nous citerons, outre les portraits remarquables où 
il s'est peint lui-même en des attitudes diverses : 
les portraits de M. Urbain Cuënot (1848)-, Tra- 
padoux examinant un livre d'estampes (1849); 
H. Berlioz (i85o); Gueymard (1857)*, Jean 
Journet (i85o); le Violoncelliste (1848); une 
Dame espagnole (.i855); le Matin, le Milieu du 
Jour, le Soir, paysages exposés en 1848; la 
Veillée de la Loue 1849; ^ es Communaux de 
Chassagne, Soleil couchant (1849); ? es Bords 
de la Loue (i85o) ; Vue et ruines du château de 
Sey i'85o} Paysage des bords delà Loue i852 , 
la Roche de dix heures (i855) -, le Ruisseau du 
Puits-Noir, le Château dOrnans (ï855); les 
Paysans de Flagey revenant de la foire (i85o) ; 
les Casseurs de pierre (i85o)-, les Demoiselles 
de Village (i852); les Lutteurs (i853); la 
Fileuse (i853) ; les Cribleuses de blé (i855); 
les Demoiselles des bords de la Seine ; Chasse 
au Chevreuil ; Biche forcée à la neige (1857) ; 
Rut des cerfs, le Cerf à Veau, le Piqueur, le 



GUSTAVE COURBET 47 

Renard dans la neige, la Roche Oragnon, 
Vallon de Me\cerès (186 1) ; Un Portrait, une 
Chasse au renard et une statue en plâtre, Petit 
pêcheur en Franche-Comté ( i863) . — A ce der- 
nier Salon et au suivant il s'était vu refuser deux 
toiles dont l'une., le Retour de la Conférence fut 
l'objet d'une exhibition particulière. Il reparut 
en i865 avec deux sujets, Proudhon et sa 
famille et la Vallée du Puits-Noir (Doubs). 

Courbet a obtenu une deuxième médaille en 
1 849 etdeux rappels, l'un en 1 857J'autre en 1 86 1 . 

Rien ne saurait faire mieux connaître le pein- 
tre et l'apprécier, que de reproduire les comptes 
rendus écrits au moment de l'apparition de ses 
œuvres principales. 

L'auteur de Tolla, dans son Voyage à tra- 
vers l'Exposition des Beaux-Arts (i855), com- 
mençait ainsi son chapitre XI, les Réalistes. 

Qu'est-ce qu'un réaliste? 



48 GUSTAVE COURBET 

Dans une parade intitulée le Feuilleton d'Aristo- 
phane(ï), un certain Réalista s'avance surlascène et dit : 

« Faire vrai, ce n'est rien pour être réaliste : 
C'est faire laid qu'il faut ! Or, monsieur, s'il vous plaît, 
Tout ce que je dessine est horriblement laid ! 
Ma peinture est affreuse et, pour qu'elle soit vraie, 
J'en arrache le beau comme on fait de l'ivraie ! 
J'aime les teints terreux et les nez de carton, 
Les fillettes avec de la barbe au menton, 
Les trognes de Varasque et de coquecigrues, 
Les durillons, les cors aux pieds et les verrues ! 
Voilà le vrai. » 

M. Gustave Courbet distribue, pour dix centimes, une 
définition beaucoup plus compliquée du réalisme. 
Bonnes gens, chaussez vos lunettes à l'oreille, afin d'en- 
tendre plus clair. 

« Sansm'expliquer sur la justesse plus ou moins grande 
d'une qualification que nul, il faut l'espérer, n'est tenu 
de bien comprendre, je me bornerai à quelques mots 
de développement pour couper court aux malentendus. 
J'ai étudié en dehors de tout esprit de système et sans 
parti pris, l'art des anciens et l'art des modernes. Je n'ai 
pas plus voulu imiter les uns que copier les autres. 

« Ma pensée n'a pas été davantage d'arriver au but 
oiseux de l'art pour l'art. Nonl J'ai voulu tout simple- 

(i) Revue de l'année i85o de MM. Philoxène Boyer et de Banville 
représentée à l'Odéon. 




Où^H- "bO. C_9">OC! yi^JL"- 



GUSTAVE COURBET 49 

ment puiser dans l'entière connaissance de la tradition 
le sentiment raisonné et indépendant de ma propre indi- 
vidualité. 

« Savoir pour pouvoir, telle tut ma pensée. Être à 
même de traduire les mœurs, les idéss, l'aspect de mon 
époque selon mon appréciation ; en un mot, faire de l'art 
vivant, tel est mon but. » 

Voilà pourquoi M. Courbet est réaliste, et votre fille 
est muette. 

En i85i, M. Courbet, soit haine du style, soit plutôt 
par un désir effréné de faire connaître son nom, a exposé 
d'immenses tableaux qui frisaient de près la caricature ; 
il a écrit au bas en grosses lettres : C'est moi qui suis 
Courbet, berger de ce troupeau. Il a fait assavoir à son 
de caisse que la nature était perdue et qu'il l'avait re- 
trouvée. Le public n'a témoigné aucune sympathie pour 
cette exhibition de laideurs exagérées, sous prétexte 
d'exactitude. Mais les critiques ont servi M. Courbet. 
Les uns ont crié : bravo! les autres ont crié : harol Les 
uns ont proclamé que M. Courbet peignait solidement, 
franchement et de verve; que son pinceau ne manquait 
pas de finesse, qu'il avait la main délicate à l'occasion et 
que sa peinture était une fausse paysanne du Danube; 
les autres ont déploré trop haut qu'une valeur si esti- 
mable se dépensât à peindre des trognes. M. Courbet, 
également servi par les louanges et par la critique, se fit 
une réputation mi-partie de scandale et de célébrité. 

4 



5o GUSTAVE COURBET 

Lorsqu'il vit les yeux braqués sur lui, la tête lui tourna ; 
il fut pris de vanité, mais d'une vanité qui n'est point 
haïssable, car elle est sincère; mieux vaut vanité franche 
que fausse modestie. Il proclama qu'il n'avait point de 
maître et qu'il était issu de lui-même, comme le phénix. 
Le phénix est, de tous les oiseaux, celui qui s'aime le 
plus : comme fils, il révère en soi son père; comme 
père, il chérit en soi le plus tendre des fils. 

Aujourd'hui, M. Courbet aurait beau jeu s'il voulait 
rentrer en grâce avec le bon goût. Il n'y aurait pas assez 
de veaux gras pour fêter le retour de cet enfant prodigue : 
on lui saurait un gré infini chaque fois qu'il peindrait un 
visage propre ; tout nez qui ne serait pas en carton lui 
attirerait des actions de grâces, toute jambe sans varices 
serait proclamée une jambe louable, bienfaisante, utile 
au peuple et chère aux gens de bien. Que n'eût-on pas 
dit dans Athènes si Alciciade, ce Courbet de la politique, 
avait fait remettre une queue à son chien? Les proprié- 
taires de mines, les armateurs de navires et les riches 
marchands de poissons auraient crié tout d'une voix : 
« Gloire au jeune Alcibiade ! Il se réconcilie avec le bon 
sens après lui avoir donné des coups de pied. Alcibiade 
nous est cent fois plus cher que les hommes raisonnables 
qui ne se sont jamais moqués de nous. » 

La facilité d'un tel triomphe ne séduit pas M. Courbet, 
car il entretient ses défauts avec autant de soin que s'ils 
étaient des qualités. Depuis son portrait de i85i, qui 



GUSTAVE COURBET 5i 

avait le malheur d'être irréprochable, il ne s'est plus 
laissé prendre en flagrant délit de perfection ; les Demoi- 
selles de village sont un paysage excellent gâté par la 
présence de quelques figures hétéroclites. Le chien est 
charmant, les vaches bien dessinées, mais les vices de la 
perspective rachètent soigneusement le mérite du dessin. 
M. Courbet n'aurait garde d'aller demander une leçon de 
perspective à M. Forestier; il aime mieux s'inspirer 
d'une caricature d'Hogarth. 

La Fileuse est une bonne figure, grassement peinte, 
mais malpropre au dernier point. Les Cribleuses de blé, 
placées dans un cadre un peu vide, ne manquent ni 
de mouvement ni de charme. Celle qui agite le crible 
lance ses bras avec une certaine grandeur. Mais la dis- 
position des jambes est plus que triviale, elle est indé- 
cente. 

Le portrait d'une Dame espagnole n'est peint ni avec 
de l'huile ni avec de la pommade, mais avec je ne sais 
quel onguent grisâtre qui n'a de nom dans aucune lan- 
gue. M. Courbet a-t-il à se venger de l'Espagne? Dans 
quel intérêt prête-t-il à la terre des Hespérides un fruit 
si étrange ? Je verrais plutôt dans ces portraits une habi- 
tante des frontières du Luxembourg, une danseuse des 
Closeries de la rive gauche, une victime de la vie pari- 
sienne qui expie à l'âge de trente ans les soupers de sa 
jeunesse. 

Le plus important des nouveaux tableaux de M. Cour- 



52 GUSTAVE COURBET 

bet est la Rencontre ou Bonjour^ monsieur Courbet! ou 
la Fortune s* inclinant devant le Génie. Le sujet est d'une 
grande simplicité. Il fait chaud ; la diligence de Paris à 
Montpellier soulève au loin la poussière de la route ; 
mais M. Courbet est venu à pied. Il est parti de Paris le 
matin, sur les quatre heures, à travers champs, le sac au 
dos, la pique en main. Entre onze heures et midi, il ar- 
rive aux portes de Montpellier. Voilà comme il voyage ! 
Son admirateur et son ami, M. Bruyas, vient à sa ren- 
contre et le salue très-poliment. Fortunio, je veux dire, 
M. Courbet lui lance un coup de chapeau seigneurial et 
lui sourit du haut de sa barbe. M. Courbet a mis soi- 
gneusement en relief toutes les perfections de sa per- 
sonne : son ombre même est svelte et vigoureuse; elle a des 
mollets comme on en rencontre peu dans le pays des 
ombres. M. Bruyas est moins flatté : c'est un bourgeois. 
Le pauvre domestique est humble et rentre en terre, 
comme s'il servait la messe. Ni le maître ni le valet ne 
dessinent leur ombre sur le sol; il n'y a d'ombre que pour 
M. Courbet : lui seul peut arrêter les rayons du soleil 

C'est dans le, paysage que le talent de M. Courbet se 
montre pur et sans tache. Ses terrains sont solides, ses 
couleurs franches, son dessin ferme et hardi. Voyez le 
Château d'Ornans et le Ruisseau du Puits-Noir, et dites 
si M. Courbet n'aurait pas mieux fait de rivaliser avec 
M. Rousseau que de disputer à M. Daumier la palme de 
la caricature ! 



GUSTAVE COURBET 53 

William Bûrger, lisez Thoré, dans ses Salons 
si remarquables, disait en i863. 

Et Courbet? Ah! qu'il m'a causé d'ennuis au salon ! 
Tous les jours on me disait : 

— Vous avez vu le portrait de votre ami Proud'hon 
par votre ami Courbet? 

— Proud'hon est un grand philosophe, un peu para- 
doxal et Courbet est un grand artiste, un peu inégal. 

— Mais ce portrait... 

— Vous avez lu le livre de Proud'hon sur la Justice 
dans l'humanité? C'est un beau livre... 

— Ce portrait du salon... 

— Avez-vous vu la Curée de Courbet? Elle est main- 
tenant chez Luquet, rue de Richelieu, 79. C'est une belle 
peinture... 

— Mais comment trouvez-vous le numéro 5 20 : por- 
trait de Pierre Joseph Proud'hon en 1 853, dans sa mai- 
son de la rue d'Enfer? 

— Eh bien ! Je trouve que c'est très-curieux et très-pré- 
cieux, très-laid et très-mal peint. Je ne crois pas avoir 
jamais vu aussi mauvaise peinture de Courbet, qui est un 
vrai peintre. Vous vous rappelez sa parabole des Trois 
dés que j'ai racontée dans l'Indépendance : comme quoi, 
jetant trois dés au hasard sur une table, devant tous 
les peintres de l'Institut, il les défiait de peindre ces trois 
dés à leur plan respectif et avec leur coloration diver- 



54 GUSTAVE COURBET 

gente sous la perspective. « Un seul dé, peut-être y en 
a-t-il qui pourraient le faire, disait-il, mais deux dés 
seulement, ça leur est défendu. » 

Mais voilà que lui-même a mal joué avec ses quatre 
personnages qui ne s'arrangent point dans la perspective 
aérienne. Le premier personnage, Proudhon, est plaqué 
contre la muraille du même tcn farineux que sa blouse 
philosophique, et sa tête ne se modèle point avec le re- 
lief que commandait un pareil mouvement. Le second 
personnage, la femme, est amoncelé, pour ainsi dire, 
dans un coin du tableau, et les deux petites filles ne ser- 
vent point de raccord dans ce groupe familial. Ce qui 
étonne le plus, de la part de Courbet, c'est la noblesse 
de l'exécution, et la vulgarité de l'effet d'ensemble. 

On a discuté, à perte d'esprit et de bon sens, autour de 
ce tableau singulier, surtout après avoir lu la brochure 
posthume de l'illustre écrivain, prenant Courbet comme 
un argument pour une thèse esthétique. Peut-être cette 
esthétique de Proudhon n'est-elle pas moins critiquable 
que son portrait par Courbet ? Avec ses hautes facultés 
de logicien et sa conscience profonde, Proudhon man- 
quait cependant du premier instinct de l'art, du senti- 
ment de la beauté et de la poésie. 

Ce qui est l'amour et la passion sous toutes leurs for- 
mes était absolument étranger à ce puissant chercheur 
des conditions juridiques d'une société nouvelle, en har- 
monie avec le droit et la liberté. 



GUSTAVE COURBET 55 

Toujours est-il que le portrait de P.-J. Proudhon, par 
Courbet, restera comme un témoignage compatriotique 
d'un maître peintre à un maître philosophe. 

Le grand triomphe eut lieu à l'Exposition de 
1866. — W. Biirger lui consacra dans son salon 
des pages magistrales, que nous sommes heu- 
reux de faire revivre et qui consacrent à jamais 
le talent d'un de nos plus grands peintres mo- 
dernes. 

Une condition fatale pour arriver à prendre sa place 
historique, surtout dans les arts et dans les lettres, c'est 
d'avoir été longtemps nié et même injurié par les repré- 
sentants des idées et des formes, contre lesquelles proteste 
l'initiative d'une originalité nouvelle. 

Combien faut-il de temps à un artiste original — et il 
n'y a de vrais artistes que les originaux — pour que son 
talent soit accepté ? Vingt ans de lutte, ce n'est pas de 
trop. Il y faut de l'entêtement, une bonne santé, la résis- 
tance aux tentations faciles, une bonne humeur au mi- 
lieu de la misère, une placidité caustique au milieu des 
insultes, cette certitude et cette indépendance que donne 
une vocation imperturbable. Ne pas mourir trop jeune. 
Beaucoup de grands artistes n'ont qu'un succès pos- 
thume. La Méduse, de Géricault, mise aux enchère 



56 GUSTAVE COURBET 

après la mort du peintre, faillit être coupée en mor- 
ceaux. 

Delacroix, bien qu'il ait travaillé quarante ans, n'a 
vraiment conquis le succès public que depuis sa mort. 
C'est celui-là qui fut injurié pendant sa vie ! Aussi est-ce 
le plus grand peintre du dix-neuvième siècle. 

Toute nouveauté provoque le scepticisme et même l'an- 
tipathie du vulgaire. Elle offusque les positions antécé- 
dentes; elle menace de déposséder les vieux conquérants, 
elle défie les banalités respectées ; elle trouble l'ordre. 

Chez les peuples qui aiment l'art, et dans les époques 
vraiment artistes, il n'en est pas toujours ainsi, bien 
heureusement! Raphaël, pendant sa vie si courte; Titien, 
pendant sa longue vie; Rubens, Van Dick, Velasquez, 
ont triomphé tout d'abord et sans contestation. Rem- 
brandt lui-même, qui pourtant fut assez net et original, 
eut, dès son arrivée à Amsterdam, une position éminente. 
En France, on acclame plutôt Lebrun que Poussin, et 
Delaroche que Delacroix. 

Qui croirait que le grand succès au salon de 1866, un 
succès unanime, est à Courbet! Allons, mon cher, ton 
affaire est faite, parfaite, finie. Tes beaux jours sont 
passés. Tu vas regretter la petite chambre d'étudiant, rue 
Saint-Jacques, où ton vieil ami, le critique qui avait ap- 
plaudie la fougue des romantiques, allait, il y a vingt ans, 
deviner ce que complotait ce jeune sauvage descendu 
des Vosges ! 



GUSTAVE COURBET 5 7 

C'était un grand beau garçon, fort en épaules, haut en 
couleur, l'œil profond et tranquille comme l'œil du lion. 
Il ne parlait guère alors, et ne montrait pas tout l'esprit 
qu'il a. Il montrait seulement ses premières peintures, 
qui sont d'un maître, aussi bien que ses dernières 
œuvres. « C'est ça que je veux faire. Voilà! Bonsoir! » 

Ces Francs-Comtois sont surprenants au milieu des 
légers Français. Ohl les indomptables ! 

Le père Fourrier, que j'ai connu, était un homme de 
métal et point malléable. — Gigoux, qui a peint un beau 
portrait de son compatriote Fourrier, est encore de la 
vieille roche. Proud'hon, qui fut aussi mon ami et ca- 
marade, quel entêté, malgré ses variations apparentes ! 
Le talent de Courbet et celui de Proud'hon ne manquent 
pas d'analogie; ils ont un singulier caractère de force et 
une audacieuse sincérité à ce point qu'ils ont l'air de 
chercher exprès ce qui peut irriter la délicatesse du goût. 
Par horreur des banalités, ils semblent se précipiter à 
plaisir dans les étrangetés grossières. Mais tous deux, 
chose rarissime, ont des finesses exquises. Il y a des 
pages de Proud'hon qui sont légères, fluides, spirituelles 
avec cette flamme argentine qu'on trouve seulement dans 
Voltaire et Diderot. Il y a de Courbet des peintures, avec 
une qualité de ton, qui rappelle Velasquez, Metzu, 
Watteau, Reynold, et les coloristes les plus raffinés. 
C'est sans doute cette distinction de la couleur qui a dé- 
cidé le prodigieux succès des peintures de Courbet au 



58 GUSTAVE COURBET 

salon de 1866. Remise des chevreuils au ruisseau de 
Plaisirs-Fontaine (département du Doubs) et la Femme 
au perroquet. 

La Remise des chevreuils est exposée dans la grande 
salle du centre, à droite, et tout le monde, en entrant, est 
attiré par ce paysage frais, clair, lumineux, quoiqu'on ne 
voie pas le ciel, — retrait mystérieux et tranquille entre 
des roches nacrées qui glacent le ruisseau d'un ton de 
perle, avec des arbustes élégants, dont le branchage et les 
feuilles dessinent de légères arabesques sur le fond ro- 
cheux. Que des bergères feraient bien là, pour mouiller 
leurs pieds dans l'eau transparente! Corot n'eût pas 
manqué d'y faire une idylle, et Français une mytholo- 
giade. Sous prétexte qu'il n'a jamais vu de nymphes an- 
tiques dans les bois, et que les paysannes n'ont guère 
l'idée de se baigner dans les ruisseaux, Courbet qui pro- 
fane la poésie et tout, au lieu d'ajuster des femmes nues 
et des déesses sous la pénombre des bouleaux, a remisé 
là une bande de chevreuils. C'est moins rare dans les 
forêts du Jura que les naïades ou les dryades. Mais bien 
sûr que les idéalistes en peinture critiquent Courbet de 
ne s'être pas élevé jusqu'au style, en mettant là quelque 
Diane surprise par Actéon. 

Enfin, tel qu'il est, ce paysage purement sylvanesque 
plaît à la fois aux fanatiques de bonne peinture, aux 
amoureux de la vraie campagne, aux femmes du monde, 
aux gros bourgeois et à la foule naïve. 



GUSTAVE COURBET 5 9 

Ce n'est pas moi qui expliquerai ce revirement imprévu 
de la faveur publique. Courbet est le même assurément. 
Il a toujours eu ce sentiment profond et poétique de la 
nature, cette exécution expressive, cette palette opulente, 
cette touche franche qui semble enlever sur les objets le 
ton et la forme pour les transposer sur la toile. Il faut le 
voir peindre : il ne barbouille pas confusément comme 
les brosseurs de profession; il ne rumine pas des lignes 
en fermant les yeux; il regarde la nature, et tranquille- 
ment il prend avec sa brosse, quelquefois avec le couteau 
à palette, une pâte solide, concordante au ton qu'il a 
perçu de la nature, et il pose sa couleur juste selon le 
modèle de la forme. Procédé des vrais peintres qui n'iso- 
lent pas les êtres par des contours, à la manière des pré- 
tendus dessinateurs académiques, mais qui décident les 
galbes et modèlent les reliefs intérieurs par les relations 
précises de la tonalité. 

Bien voir — j'entends pénétrer jusqu'au fond de la 
nature qu'on regarde — et faire sincèrement et adroite- 
ment ce qu'on voit, c'est le génie de l'artiste. 

Rembrandt avait à peindie un portrait. Son homme 
entrait dans l'atelier. « Bonjour 1 » On causait, on se re- 
muait sans faire semblant de rien, Rembrandt promenait 
son homme sous des jours différents, le tournait, l'aga- 
çait : « Et les affaires publiques? le consistoire des réfor- 
més? la synagogue des juifs? la garde civique? Avez- 
vous vu partir la flotte? Vous revenez des Indes? Vondel 



60 GUSTAVE COURBET 

a improvisé des vers ? quoi encore? C'est bon, asseyez- 
vous. » 

Et Rembrandt faisait son homme qu'il nous a trans- 
mis avec le caractère d'un syndic, d'un rabbin, d'un gen- 
tilhomme, d'un soldat, d'un marin, d'un artiste, d'un 
poëte, d'un simple citoyen de la république hollandaise. 

J'imagine que Van Dick s'y prenait autrement, qu'il 
posait ses cavaliers et ses ladies dans un fauteuil, qu'il 
manigançait leurs ajustements, redressait leurs colleret- 
tes, soulevait leurs écharpes, froissait des plis, agitait 
quelques boucles de cheveux, retournair une épaule, 
faisait baller une main, et finalement leur donnait à tous 
un air de son goût, au lieu de leur conserver leur carac- 
tère individuel. C'est pourquoi, Van Dick, qui est aussi 
un grand portraitiste, n'est pas à la hauteur de Rem- 
brandt comme interprète de la nature humaine. 

Ce que représente Courbet dans l'école contemporaine, 
c'est un franc naturalisme, absolument antipodique aux 
manières prétentieuses et fausses des peintres, récemment 
adoptées par un monde frivole. Sa peinture pose deux 
questions à ceux qui étudient les tendances de l'art et les 
moyens de rénovation. 

Il s'agit de savoir si l'art doit se traîner toujours sur 
les traces du passé : idées, symboles, images de ce qui 
n'est plus, postiches rétrospectifs, étrangers désormais à 
la conscience, aux mœurs, aux faits d'une société nou- 
velle 



GUSTAVE COURBET 61 



Courbet a déjà peint mille tableaux peut-être, et je ne 
crois pas qu'il ait jamais fait une hérésie contre son idée, 
qui est d'exprimer la vie vivante, « la nature naturante, » 
ce qu'il peut saisir de visu. 

Aussi peint-il vite et preste. L'automne dernier, il s'en 
va à Trouville pour nager un peu dans la mer. Il avait 
son billet d'aller et retour. La mer le fascine ; il oublie 
Paris et Ornans. Et, chaque matin, les effets de la grande 
eau et du grand ciel changeant toujours, il fait chaque 
matin sur la plage une étude de ce qu'il voit, des 
« paysages de mer, » comme il dit. 11 en a rapporté qua- 
rante peintures d'une impression extraordinaire et de la 
plus rare qualité, sans compter des portraits de jeunes 
Anglaises aux cheveux vénitiens et la Femme en péris- 
soire, une jeune baigneuse du grand monde de Paris, 
célèbre à Trouville, pour sa beauté et sa hardiesse. C'est 
elle qui, en costume de bain, s'en allait de Trouville 
au Havre, sur une de ces petites barques effilées comme 
un poisson, tantôt ramant comme avec deux nageoires, 
tantôt se jetant à la vague pour pousser son bateau. 
Cette belle jeune fille sur une coquille d'amande, n'est- 
ce pas aussi intéressant à peindre que Vénus sur sa 
conque marine ? 

Ce n'est pas à dire que la tradition soit proscrite, ni 
que la peinture ne puisse représenter l'histoire et l'allé- 
gorie, à la condition toutefois d'allégoriser en modernes, 



62 GUSTAVE COURBET 

que nous sommes, et d'interpréter l'histoire avec un 
sentiment progressif, et en quelque sorte par une intro- 
mission de l'humanité persistante dans ses épisodes va- 
riables et temporaires. Les hommes de Corneille et de 
Shakespeare sont de tous les temps, et peu importe qu'ils 
s'appellent le Cid ou Hamlet. Quand Rembrandt fait le 
Bon Samaritain du Louvre, il glorifie une vertu éter- 
nelle, la charité, l'homme qui secourt son semblable, en 
Judée ou en Hollande, avant-hier ou aujourd'hui. 

Il n'est pas défendu de symboliser le courage, pourvu 
qu'on ne répète pas Achille, — ni la beauté, pourvu 
qu'on ne pastiche pas Vénus. 

Est-ce que les Casseurs de pierres de Courbet ne sont 
pas une allégorie, l'allégorie du travail rude, improductif, 
abrutissant. Les allégories antiques stéréotypées aujour- 
d'hui par les faux artistes ont toutes leur origine dans 
des réalités vivantes, très-significatives alors, mais incom- 
préhensibles maintenant. 

Eh bien ! la Femme au perroquet? 

Voici son histoire : Courbet, qui est un grand mora- 
liste, à ce que dit Proudhon, eut l'idée de peindre, une 
fois, la courtisane fatiguée de volupté et endormie, lassata 
viris, nondum satiata; je cite le latin que je ne comprends 
pas, mais on assure que c'est d'un auteur très estimé. 
Une autre femme venait soulever le rideau delà couche 
parfumée et regarder la belle lassata. Ce fut le tableau 
refusé en 1864, par respect pour les mœurs de Paris. 



GUSTAVE COURBET 63 

De cette fille endormie, Courbet avait fait, pour son 
tableau, une superbe étude d'après nature qu'il a donnée 
à un ami. En causant devant cette dormeuse, quelqu'un 
dit : « Ah! si on l'éveillait! si on lui allongeait les jam- 
bes et si on lui dressait le bras en l'air,avec une fleur, un 
oiseau, ce que tu voudras, le charmant tableau que ce 
serait!» Courbet voit tout de suite sa femme avec un per- 
roquet sur un doigt mignon ; il rentre chez lui, la réveille, 
et la voilà qui rit sous les ailes de l'oiseau frémissant. A 
quelques matins de là, Courbet lui-même est réveillé par 
M. le surintendant des Beaux-Arts. Visite bien impré- 
vue! La femme blanche aux cheveux roux et l'oiseau 
vert s'ébattaient sur le chevalet. Il y a de quoi égayer le 
triste musée du Luxembourg. Le tableau fut acheté 
séance tenante, moins cher que la Vierge du maréchal 
Soult. 

Et qu'a-t-elle donc, cette irrésistible? Elle est couchée 
sur le dos, la tête renversée et la chevelure ondoyante. 
Une lumière directe argenté son corps allongé. Le torse 
est souple et mouvant. Les extrémités sont fines et ro- 
sées. Un type charmant et distingué. Un reflet singulier 
sur une peau mate. Un fond verdâtre, brisé, très-intense. 
L'ensemble, harmonieux comme une symphonie en la 
mineur de Beethoven. 

Les puritains remarquent, au bord de la couche, une 
draperie, un jupon, une crinoline peut-être ! Mais oui, 
c'est une femme déshabillée. Courbet ne ferait pas une 



6 4 GUSTAVE COURBET 

femme nue. La Femme au perroquet n'est pas une cou- 
reuse mythologique qui, sans voile, arrête les satyres au 
coin des bois de l'Arcadie. C'est une femme moderne, 
et, si vous voulez, une courtisane ; on dit qu'il y en a 
plusieurs à Paris. Elle se couche, rideaux fermés, et elle 
joue avec son oiseau couleur d'herbe fraîche. Les forts 
esthéticiens de la critique vantent le nu avec raison, 
disant que le soleil fait bien sur la peau, et qu'Eve est 
plus belle que toutes les patriciennes de Venise avec leurs 
costumes de brocart et leurs joailleries. La femme de 
Courbet n'a point d'ornements superflus, pas la moindre 
bague aux doigts des pieds, pas un ruban dans les che- 
veux. Simple nature comme dans le paradis terrestre, 
mais après avoir dépouillé l'attirail de la civilisation. 

Il y a deux grandes médailles à décerner par le vote 
de tous les artistes exposants. Il paraît certain que 
Courbet en aura une. Le monde va son train, malgré 
tout. La malveillance jette des pierres sur les rails du 
chemin de fer, mais la locomotive passe tout de même, 
— sauf accident. On a jeté des pierres sur le chemin de 
Courbet : il est passé — sans accident. « Et même ce 
sont /es Casseurs de pierres qui lui ont ouvert la route. » 



66 GUSTAVE COURBET 

pulsions de Paris, livre qui fait suite à cette 
œuvre gigantesque et admirable de Paris, a 
donné sur les saturnales immondes et sanglantes 
de la Commune de précieux éclaircissements. Le 
courageux et grand écrivain a accompli une 
tâche saine et utile, qui n'était point sans danger. 
Nous lui empruntons sur le rôle joué par 
Courbet dans cette période des détails curieux et 
absolument inédits . 

On avait longuement préparé les incendies, car on 
voulait brûler Paris plutôt que de le rendre, ou, pour 
mieux dire, plutôt que de le restituer. C'était là un fait 
de sauvage destruction qui devait couronner Fœuvre 
entreprise, incendier le « palais des rois » pour empê- 
cher la monarchie d'être jamais restaurée en France peut 
paraître une niaiserie ; mais renverser la colonne élevée 
sur la place Vendôme à la gloire de la grande armée, 
afin d'effacer dans la mémoire des hommes tout vestige 
du premier Empire, c'est vraiment le comble de l'imbé- 
cillité. Le matéralisme épais qui obscurcissait l'âme de 
ces gens-là leur faisait, en quelque sorte, n'attacher d'im- 
portance qu'à l'extérieur, à la matérialité même des cho- 
ses. Ils ont cru naïvement qu'en brûlant les Tuileries, 
ils détruisaient la royauté, qu'en pillant les églises, ils 



GUSTAVE COURBET 67 

anéantissaient la religion, et qu'en renversant la colonne 
dressée avec les canons <f Austerlitz, ils mettraient à 
néant la légende impériale ; semblables en cela, comme 
en tant de choses, aux bonnes femmes fanatiques dont 
ils se sont tant moqués qui adorent la statue et croient 
sincèrement voir en elle le Dieu dont elle est la repré- 
sentation ou l'emblème. Par ce fait, et par bien d'autres 
encore, les hommes de la Commune n'ont été que des 
hommes du moyen âge; renverser une idole dresser une 
idole; être iconolâtre, être iconoclaste, ô libres pen- 
seurs ! c'est tout un ; c'est croire à l'idole. 

La Commune, il estvrai, a jeté baslacolonnedela place 
Vendôme, mais elle n'a fait que mettre à exécution ce 
projet formé par le gouvernement de la Défense natio- 
nale ; Napoléon III étant vaincu, il fallait renverser 
Napoléon I er vainqueur, c'était logique. Tout le poids de 
cette sottise est retombé fort lourdement et très-onéreu- 
sement sur Gustave Courbet, qui prétend que l'on a été 
excessif et qu'il n'a mérité 

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. 

Tout mauvais cas est niable, et ce pauvre vaniteux a 
fait ce qu'il a pu, devant les tribunaux militaires, pour 
repousser, ou du moins pour atténuer l'accusation qui 
pesait sur lui. Il a été puni par ou il avait péché ; ce 
n'est point un mauvais homme, c'est un simple imbécile 
que son intolérable amour-propre a entraîné dans une 



68 GUSTAVE COURBET 

voie qui n'était pas la sienne ; il s'est cru un homme 
universel, ce n'était qu'un peintre, tout au plus. Ses œu- 
vres trop louées et trop dénigrées l'avaient fait connaî- 
tre et lui avaient permis d'acquérir quelque aisance. Son 
absence radicale d'imagination, l'insurmontable diffi- 
culté qu'il éprouvait à composer un tableau, l'avaient 
engagé à créer ce que l'on a nommé le réalisme, c'est- 
à-dire la représentation exacte des choses de la nature, 
sans discernement, sans sélection, telles qu'elles s'offrent 
aux regards. 

Thersite et Vénus sont également beaux par cela seuls 
qu'ils sont ; le dos de l'un est égal à la poitrine de l'au- 
tre. C'est la théorie des impuissants ; on érige ses dé- 
fauts en système ; si les écumoires régnaient, elles mar- 
queraient tout le monde de la petite vérole. On s'éleva 
contre les prétentions de Courbet ; on le combattit, on 
refusa ses tableaux aux expositions ; il cria au martyre, 
se crut sincèrement persécuté et passa grand homme. On 
eut tort ; il fallait lui laisser le champ ouvert et ne point 
chercher à neutraliser les manifestations d'un talent 
plein de lacunes, mais intéressant à bien des égards. 
Courbet devint une sorte de chef d'école, ou plutôt de 
chef de secte ; bien des non-valeurs se réunirent autour 
de lui et l'acceptèrent pour un maître. A côté de ces 
naïfs, dont le rêve était de faire de la peinture sans avoir 
appris à peindre, vinrent se grouper des farceurs qui 
aimaient à rire, et pour lesquels Courbet fut un perpé- 
tuel objet d'amusement. Flattant la vanité de ce lourd 



GUSTAVE COURBET 69 

paysan qui remplaçait l'esprit par la malice, ils le pous- 
sèrent à toutes sortes de sornettes, lui persuadèrent qu'il 
était économiste, moraliste, philosophe, homme politique, 
l'excitant à parler, buvant a les choppes » qu'il leur 
offrait pour être mieux écouté, et faisant des gorges 
chaudes des sottises débitées par ce malheureux dès 
qu'il avait le dos tourné. 

Courbet fut victime de cette « charge » qui se pour- 
suivit pendant des années, que Jules Vallès et quelques 
autres menaient avec un entrain perfide et qui finit par 
troubler très-profondément la cervelle de ce pauvre dia- 
ble. Proud'hon était son compatriote, son pays, comme 
il disait ; Courbet 1 écoutait, bouche béante, le lisait 
consciencieusement, sans trop le comprendre ; répétait 
les phrases qu'il avait retenues à côté de ce merveilleux 
acrobate de la contradiction, ressemblait à un ours qui 
veut gambader comme un singe. Ses amis criaient : 
Bravo ! Il acceptait l'éloge sans broncher et se disait : 11 
est temps de régénérer l'humanité, comme j'ai régénéré 
la peinture. 

De ces fréquentations malsaines, de la petite persécu- 
tion qu'il avait eu à supporter et qu'il attribuait toujours 
à la jalousie que son génie inspirait, d'une nature pro- 
bablement mal équilibrée, naquit en Gustave Courbet 
une vanité si singulièrement prodigieuse, qu'elle ne peut 
être que maladive. Ce fait a pu être constaté, il y a long- 
temps. En i855, lors de l'Exposition universelle, Cour- 



70 GUSTAVE COURBET 

bet, auquel, je crois, on avait fait la sottise de refuser 
quelques tableaux, ouvrit, je ne sais plus où, une salle 
particulière dans laquelle il accrocha résolument toutes 
les toiles qui encombraient son atelier. Jamais confession 
psychologique ne fut plus complète; l'homme se révéla 
tout entier, sans restriction; sauf trois ou quatre ta- 
bleaux représentant : les Demoiselles du village, le Re- 
tour du marché, etc., toutes les autres œuvres étaient la 
reproduction de M. Courbet lui-même; Courbet saluant, 
Courbet marchant, Courbet arrêté, Courbet couché, 
Courbet assis, Courbet mort, Courbet partout, Courbet 
toujours ; on ne voyait que des Courbet. Je visitais, un 
jour, cette exposition avec le docteur N..., qui me dit : 
« Cet homme-là est bien malade. » — Je me récriai et 
lui fis remarquer deux ou trois morceaux assez bien 
peints. — « Je ne parle pas de cela, » reprit le docteur, 
et, se touchant le front du doigt, il ajouta : « Il est très- 
malade, je le répète, il est atteint de personnalité aiguë ; 
vous verrez plus tard où ça le mènera. » — Ça l'a mené 
à la Commune ; le docteur avait raison, et, plus d'une 
fois, je me suis rappelé son diagnostic. 

Bien des gens sérieux, qui avaient intimement connu 
Courbet, ont dit qu'entre lui et Napoléon I er , c'était une 
affaire personnelle ; le peintre estimait que la gloire de 
l'Empereur nuisait à la sienne, car ses tableaux lui pa- 
raissaient supérieurs à des batailles gagnées, au Concor- 
dat et au Code civil. Plus d'un de ces fous d'orgueil crut 



GUSTAVE COURBET 



enfin avoir trouvé son jour pendant la Commune; Vallès 
était ainsi : tout autre nom que le sien l'offusquait ; pour 
lui, pour cette vanité d'autant plus impérieuse qu'elle 
était peu justifiée, Homère était un « patachon » qu'il 
serait séant de renvoyer aux Quinze- Vingts, et la répu- 
tation de Jésus-Christ lui paraissait surfaite. Ces hom- 
mes-là datent toute chose de l'ère qui les a vus naître. 
Courbet était de très bonne foi lorsqu'il niait tous les 
artistes passés ; il croyait sincèrement n'avoir eu d'autre 
maître que la nature et pensait qu'avec lui seul la pein- 
ture avait commencé. 

Vers la fin du second Empire, un ministre rempli 
d'excellentes intentions, mais plus empressé qu'il n'au- 
rait fallu et ne connaissant pas le personnage, crut de- 
voir faire nommer Courbet chevalier de la Légion d'hon- 
neur. Si on l'eût proclamé grand-croix d'emblée, le 
maître peintre d'Ornans eût accepté sans hésiter. Mais il 
trouva plus avantageux pour sa vanité de refuser avec 
éclat; il fit « rédiger » une lettre par un écrivain de ses 
amis, la signa et, à grand fracas, la publia dans les jour- 
naux. Il reçut les félicitations des « irréconciliables » et 
de tous ceux qui avaient sollicité vainement la croix 
pour leur propre compte. Cet acte de facile héroïsme et 
de désintéressement déguisé désignait naturellement 
Courbet à l'attention des hommes du 4 septembre. 
M. Jules Simon en fit le Président de la Commission des 
beaux-arts. Ce fut alors qu'il intervint, dès le 14 sep- 



72 GUSTAVE COURBET 

tembre, pour demander que la Colonne de la Grande Ar- 
mée fût transportée hors Paris. 

Dans la lettre qu'il écrivit à ce sujet, il se sert d'une 
expression qui prouve son inconcevable ignorance ; il 
demande que la colonne soit « déboulonnée, » car il 
était persuadé qu'elle était toute en bronze, et composée 
d'assises reliées les unes aux autres par des vis et des 
écrous. La pétition eut du succès et l'on en parla ; un 
maire de Paris proposa de fondre la colonne pour en 
faire des canons, d'autres voulaient en frapper des gros 
sous. Deux ministres même s'intéressèrent à cette ques- 
tion et convoquèrent un homme compétent pour lui 
demander son avis. L'avis fut peu favorable; et puis l'on 
avait d'autres préoccupations; l'ennemi, avançant à mar- 
ches forcées, battait l'estrade jusque sous nos murs; 
était-ce le moment de jeter à ses pieds le monument hé- 
roïque qui consacrait nos gloires passées ? On eut honte 
d'avoir eu cette pensée mauvaise et l'on fit semblant 
d'oublier la colonne. 

Par une de ces contradictions étranges si fréquentes 
parmi nous, les mêmes hommes qui avaient rêvé de faire 
disparaître la colonne de la Grande-Armée, s'ingénièrent 
de toutes sortes de moyens pour protéger l'Arc de Triom- 
phe contre l'atteinte possible des projectiles allemands. 
Il y eut à cet égard une délibération où le directeur des 
Beaux-arts, c'est-à-dire Gustave Courbet, fut appelé en 
consultation. L'avis qu'il émit alors est resté légendaire 



GUSTAVE COURBET 7 3 

et démontre que, malgré ses prétentions à toutes les 
sciences positives, il possédait un esprit peu pratique. Il 
avait entendu dire que le fumier amortissait le choc des 
obus et les empêchait souvent d'éclater. Ce fut un trait 
de lumière pour cette intelligence encyclopédique et ra- 
pide. Il proposa de ramasser, sans délai, tout le fumier 
que Ton pourrait trouver dans Paris et d'en envelopper 
l'Arc-de-1'Etoile. On crut à une plaisanterie; il insista et 
s'estima incompris parce que Ton n'acceptait pas sa mo- 
tion. C'est à peu près à cela que se borna son rôle pen- 
dant la période d'investissement. L'heure n'était point 
aux beaux-arts ; tous les artistes que l'âge ne contraignait 
point au repos avaient quitté la brosse ou l'ébauchoir et 
avaient pris le fusil ; on ne le vit que trop douloureuse- 
ment à l'inutile combat de Buzenval, où tomba Henry 
Regnault. 

L'idée émise par Courbet dans le courant de septem- 
bre 1870 fut reprise plus tard par la Commune, appuyée 
par lui, quoiqu'il l'ait nié, et enfin exécutée. Ce ne fut 
pas un crime, ce ne fut qu'une énorme bêtise, rendue 
odieuse par la présence de l'ennemi à nos portes. Que 
Courbet s'y soit associé, il n'en faut douter ; il satisfai- 
sait, d'une part, une haine personnelle, et de l'autre il 
obéissait aux suggestions de son esprit dont l'incurable 
médiocrité dépassa toute mesure. 

Dans une circonstance particulière, il avait montré de 
quoi il était capable et commis une action qui, d'après 



74 GUSTAVE COURBET 

mon humble avis, le rend méprisable à jamais. Je m'ex- 
plique. Tout ce que l'on peut exiger d'un homme, en 
dehors des grands principes de morale auxquels nul ne 
doit jamais faillir, c'est de respecter l'art qu'il professe. 
Il peut n'avoir ni intelligence, ni instruction, ni esprit, 
ni politesse, ni urbanité, et rester parfaitement honora- 
ble s'il garde haut et intact l'exercice de son métier. Or 
ce devoir élémentaire, qui constitue sa probité profes- 
sionnelle, le peintre Courbet y a manqué d'une façon 
scandaleuse. Pour plaire à un très-riche musulman 
qui payait ses propres fantaisies au poids de l'or et 
qui, pendant quelque temps, eut à Paris une certaine 
notoriété due à ses prodigalités, Courbet, ce même 
homme dont l'intention pompeusement avouée était de 
renouveler la peinture française, fit un portrait de femme 
bien difficile à décrire. 

Dans le cabinet de toilette du personnage étranger au- 
quel j'ai fait allusion, on voyait un petit tableau caché 
sous un voile vert. Lorsque l'on écartait le voile, on de- 
meurait stupéfait d'apercevoir une femme vue de face, 
extraordinairement émue et convulsée, remarquable- 
ment peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les 
Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais, 
par un inconcevable oubli, l'artisan, qui avait copié son 
modèle sur nature, avait négligé de représenter les pieds, 
les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, 
les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête. Il est 



GUSTAVE COURBET 7 5 

un mot qui sert à désigner les gens capables de ces sortes 
d'ordures, dignes d'illustrer les œuvres du marquis de 
Sade, mais ce mot je ne puis le prononcer devant le lec- 
teur, car il n'est usité qu'en charcuterie. 

L'homme qui peut, pour quelques écus, dégrader son 
métier jusqu'à l'abjection, est capable de tout. Si, malgré 
son outrecuidante vanité, il a une nature hésitante et 
timide, il ne s'associera à aucun crime, il répudiera sans 
effort toute action violente, il déplorera les massacres, il 
détestera les incendies; mais que, sans péril immédiat, 
il trouve à exercer l'activité de sa bêtise en surexcitant 
les basses passions de la foule et en les satisfaisant, il n'y 
manquera pas et obtiendra ainsi un renom ridicule dont 
il ne pourra plus se débarrasser. C'est ce qui est advenu 
à Gustave Courbet pour avoir aidé au renversement de 
la colonne, que nous allons raconter 

Gustave Courbet ne fit officiellement partie de la 
Commune que fort tard, après les élections supplémen- 
taires du 16 avril; jusque-là il s'était contenté de son 
titre de président de la Commission des beaux-arts : Sunt 
verba et voces. Le 6 avril, il avait convoqué les peintres 
et les sculpteurs dans l'amphithéâtre de l'École de Méde- 
cine et, pour mieux les attirer, il leur avait adressé un 
appel qui ne manque pas de drôlerie. Il est difficile d'être 
plus diffus et plus vague. — « Ah ! Paris ! Paris la 
grande ville, vient de secouer la poussière de toute féoda- 



76 GUSTAVE COURBET 

lité. Les Prussiens les plus cruels, les exploiteurs du 
pauvre étaient à Versailles. . . Sa résolution est d'autant 
plus équitable qu'elle part du peuple. Ses apôtres sont 
ouvriers, son Christ a été Proudhon... Le peuple hé- 
roïque de Paris vaincra les mystagogues et les tourmen- 
teurs de Versailles. Notre ère va commencer; coïncidence 
curieuse ! C'est dimanche prochain le jour de Pâques ; 
est-ce ce jour-là que notre résurrection aura lieu ? Adieu 
le vieux monde et sa diplomatie ! » Tout cela n'était pas 
bien méchant; mais invoquer le jour de Pâques pour 
dater « la résurrection du peuple dont Proudhon a été 
le Christ, » c'est se montrer bien plus mystagogue que 
ne le furent jamais les membres du gouvernement fran- 
çais réfugié à Versailles. Pendant que Courbet occupait 
ses loisirs à ces inutilités, la Commune ne perdait pas 
son temps et, le 12 avril, lâchait un décret ainsi conçu: 

* La Commune de Paris, considérant que la colonne 
impériale de la place Vendôme est un monument de 
barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, 
une affirmation du militarisme, une négation du droit 
international, une insulte permanente des vainqueurs 
aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands 
principes de la République française, la fraternité, dé- 
crète : Article unique. La colonne de la place Vendôme 
sera démolie. » 

Les prophéties s'accomplissaient et la parole du poëte 
allait recevoir la consécration du fait. En 1848, Victor 



GUSTAVE COURBET 77 

Hugo, fatigué d'être le plus grand poëte du siècle et aspi- 
rant à descendre au rôle d'homme politique secondaire, 
avait adressé à la population parisienne une profession 
de foi qui est devenue célèbre vingt-trois ans après, lors- 
que la Commune eut réalisé le programme que le can- 
didat flétrissait alors avec une énergique probité : 
« Deux Républiques, disait-il, sont possibles : — l'une 
abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera 
des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de 
Napoléon et dressera la statue de Marat. . . ruinera les 
riches sans enrichir les pauvres; anéantira le crédit qui 
est la fortune de tous, et le travail qui est le pain de 
chacun... remplira les prisons par le soupçon et les 
videra par le massacre. . . fera de la France la patrie des 
ténèbres ; égorgera la liberté, étouffera les arts, décapi- 
tera la pensée, niera Dieu. . . en un motj fera froidement 
ce que les hommes de 93 ont fait ardemment; et, après 
l'horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous 
montrera le ^monstrueux dans le petit. » Le jour où 
Victor Hugo a écrit cette page, il a eu certainement une 
vision de l'avenir ; la Commune que nous avons subie 
lui est apparue et il a reculé d'horreur. 

Le décret rendu contre la colonne produisit peu d'effet 
dans la population parisienne; on n'y crut pas; on s'i- 
magina que c'était là une de ces forfanteries tapageuses 
familières aux gens de la Commune, et l'on ne s'en oc- 
cupa plus 



78 GUSTAVE COURBET 



Après avoir décrit avec une minutieuse 
exactitude les épisodes grotesques et toutes 
les péripéties qui accompagnèrent le renverse- 
ment de la colonne de la Grande-Armée, l'his- 
torien continue : 

Le lendemain 17 mai, l'explosion de la cartoucherie 
Rapp, fort probablement produite par une imprudence, 
parut au peuple de Paris un châtiment du renversement 
de la colonne. La Commune en accusa naturellement 
« la réaction, » qui cependant n'avait pas besoin de tels 
moyens pour la vaincre. Les grands combats sous Paris 
et dans Paris commencèrent bientôt, et Ton nepensaplus 
guère à la colonne de la Grande-Armée. On reprochait 
formellement à Courbet d'en avoir exigé la destruction; 
le pauvre diable se cachait; vers les premiers jours de 
juin, il fut arrêté. En voyant entrer les agents dans le 
refuge qu'il avait choisi, il leur dit avec une ingénuité 
touchante, à force de bêtise : « Je ne suis pas Courbet, 
vous vous trompez, ce n'est pas moi. » S'il eût été capa- 
ble d'avoir lu Molière, on pourrait croire qu'il voulait 
jouer une scène de Pourceaugnac : 

— L'exempt. Ouais! voilà un visage qui ressemble 
bien à celui que l'on m'a dépeint. 



GUSTAVE COURBET 79 

— M. de Pourceaugnac. Ce n'est pas moi, je vous as- 
sure. 

Il ne se sentait pas tranquille, le malheureux réaliste, 
et disait : « A cause de ma célébrité, ils ne me fusilleront 
pas. » On n'y pensait guère. 

Réuni aux accusés qui avaient été membres de la 
Commune, il comparut devant le troisième conseil de 
guerre. Il y fut misérable : « Cette colonne, dit-il, était 
une faible représentation de la colonne Trajane dans des 
proportions mal combinées. Il n'y a pas de perspective, 
ce sont des bonshommes qui ont sept têtes et demie, 
toujours la même, à quelque hauteur que ce soit. Ce 
sont des bonshommes de pain d'épice; et j'étais honteux 
que l'on montrât cela comme une œuvre d'art. » Le pré- 
sident lui dit : « Alors c'est un zèle artistique qui vous 
poussait? » Et Courbet répondit : « Tout simplement! » 
Ce « tout simplement » est le pendant du portrait de 
femme dont j'ai parlé; on doit répondre l'un, lorsque 
l'on a peint l'autre. Cette absence complète de dignité fit 
impression sur le tribunal, qui comprit qu'un tel homme 
était peu dangereux. Courbet fut condamné à six mois de 
prison, c'était tout ce qu'il méritait; mais il eut à rem- 
bourser les frais de reconstruction de la colonne, telle 
qu'elle était à la veille de sa chute, et ça ne lui a pas été 
agréable, car « la note » s'est élevée à près de 400,000 fr. 
C'est avoir payé cher le plaisir de faire une niche à l'his- 
toire de France. 



80 GUSTAVE COURBET 

M. Maxime du Camp juge Courbet, artiste et 
membre de la Commune, avec une égale sévé- 
rité. Nous trouvons l'historien et surtout le cri- 
tique excessif dans ses appréciations, et l'infor- 
tuné peintre d'Ornans, dans ces jours néfastes, 
nous inspire plus de commisération que d'hor- 
reur. Les débats sur cet incident seront clos 
lorsque nous aurons reproduit la singulière 
lettre que nous adressait Gustave Courbet lui- 
même, il y a environ deux ans, après la lecture 
d'un article que nous lui avions consacré. 

C'est un document fort curieux, qui tendrait à 
décharger le grand peintre de la terrible initia- 
tive qui lui a été imputée, la destruction de la 
colonne Vendôme. 

A M. le comte d'Ideville, à Boulogne-sur-Seine. 

De la Tour-de-Peilz (Suisse), 29 août 1876. 

Monsieur, 

Dans un article très-flatteur pour moi et fort bien 
écrit, contenant même quelques appréciations fort 



GUSTAVE COURBET 81 

justes, il se trouve une erreur excessivement grave; 
c'est le passage relatif au déboulonnage de la colonne 
Vendôme. Contrairement à l'idée que vous émettez, j'ai 
été le seul homme qui ait essayé de la conserver et d'em- 
pêcher son renversement ; et c'était pour remplir la 
mission qui m'avait été confiée de président des Arts à 
Paris, et partant de conservateur. 

A la première séance, qui eut lieu à l'École de méde- 
cine, où se trouvaient réunis les artistes de Paris et où ils 
me confièrent cette mission, qui fut, par parenthèse, rati- 
fiée par le gouvernement du 4 Septembre, je fus chargé 
de présider cette Assemblée (sic) qui proposa à l'unanimité 
moins une voix (huit cents personnes étaient présentes), 
de renverser la colonne de la Grande-Armée. 

En conséquence, je dus prendre la parole en dernier 
lieu pour expliquer que mon rôle de conservateur des 
Arts ne comportait aucunement la destruction d'aucun 
monument dans Paris ; que, d'un autre côté, il était en 
ce cas facile, en vertu d'une esthétique quelconque, de 
renverser tout ce qu'il y avait. Je dus proposer un amen- 
dement qui consistait à transporter la colonne aux Inva- 
lides en la déboulonnant avec soin. Cette proposition fut 
acceptée par acclamation. On me chargea de faire une 
pétition au gouvernement de la Défense nationale, qui 
ne répondit rien. Une autre proposition semblable, mais 
pour la destruction brutale du monument, proposition 

6 



82 GUSTAVE COURBET 

signée par MM. Jules Ferry (ici un mot rayé 1 ) et au- 
tres, avait précédé la mienne. On voulut me faire signer 
cette dernière, et je refusai, déclarant que j'étais chargé 
par les artistes d'en faire une autre. Je parlai également 
de mettre au pied de la colonne un grand livre où se- 
raient venus poser leurs noms les citoyens, comme on 
avait fait, place de la Concorde, devant la statue de la 
ville de Strasbourg. Il ne fut pas donné suite à cette 
motion. 

Poursuivant ce rôle pendant la Commune, j'ai sauvé, 
à mes risques et périls, les articles (sic) et objets d'art appar- 
tenant à M. Thiers, qui bombardait à ce moment la ville 
de Paris. M. Barthélémy Saint-Hilaire m'avait fait une 
demande en ce sens. Depuis les événements, je n'ai cessé 
de protester, par la voix de mon avoué, de mon avocat, 
M e Lachaud, de toutes les personnes qui ont quelque 
souci de la vérité, centre une accusation fausse, dont 
vous-même, innocemment, j'aime à le croire, vous vous 



i. Le journal le Figaro, qui a reproduit une partie de la pré- 
sente lettre, suppose que le nom effacé ici pourrait bien être celui 
du docteur Robinet. Un fait connu de nous confirmerait assez cette 
assertion du Figaro : pendant le siège, ce même docteur Robinet 
vint faire composer et tirer à l'imprimerie de notre Galette des 
pétitions ayant pour but la destruction de la colonne Vendôme, 
mais cependant avec cette atténuation qu'il voulait transformer en 
canons le bronze qui recouvre le monument. (Note de la Guette 
anecdotique rédigée par M. d'Heilly, n° 18, septembre 1876. 



GUSTAVE COURBET 83 

êtes fait l'écho. Trois procès ont déjà eu lieu à ce sujet, 
dont un encore pendant. La question porte sur la part de 
frais de reconstruction qu'il me faudra payer, en un 
mot, sur la part de responsabilité qui me reviendra si le 
gouvernement, par ses agissements, s'obstine à rejeter 
sur moi l'accusation entière. Il n'y eut d'autre décret 
contre la colonne que celui voté par la Commune on\e 
jours avant les élections qui m'ont nommé membre de la 
Commune. 

Lorsqu'il a fallu mettre à exécution ce projet, je faisais 
déjà partie de la minorité, et, quoique séparé de cette 
Chambre (sic), je m'y transportai, à la nouvelle de cette 
décision, comme conservateur des Beaux-Arts. J'expli- 
quai mes idées à ce sujet, mais je dus m'incliner devant 
la résolution prise par la majorité. Je demandai, comme 
pis-aller, de conserver au moins les bas- reliefs traitant 
des guerres de la République et du Consulat. On ne 
voulut rien entendre. Mon devoir accompli, il ne me 
restait plus qu'à me retirer. Voilà mon rôle dans cette 
affaire. 

A vous, monsieur, de faire votre devoir et de rectifier 
une allégation qui détruit pour l'histoire toutes les ten- 
tatives faites pour rétablir la vérité. Elle ne peut se faire 
qu'en publiant les faits tels qu'ils sont et tels que je vous 
les donne; vous aurez non-seulement rendu hommage à 
la vérité, mais vous aurez servi à ma réhabilitation. 
Voici quelques renseignements sur mon ami Trapa- 



84 GUSTAVE COURBET 

doux : c'était un homme très-studieux, un esprit distin- 
gué et versé dans les études philosophiques. Il se présenta 
à moi ainsi qu'à Champfleury et à Baudelaire, avec un 
livre qu'il avait écrit sur la vie de saint Jean-de-Dieu. Il 
venait de Lyon, où il était né. Il changea de principes 
dans notre fréquentation, et devint réaliste (quoique vous 
disiez que'cette manière d'être soit inconsciente chez moi) 
et romantique par son passé et d'autres fréquentations. Il 
croyait que l'ascétisme est une ivresse et est utile à la 
conception. Il écrivit plusieurs articles d'art très-remar- 
quables sur la peinture, la sculpture et la musique; il 
traita également de la littérature; il étudia tout spéciale- 
ment la peinture, fit dans ce but des voyages en Belgi- 
gue. Il écrivit des correspondances pour les journaux, et 
revint à Paris, où il mourut dans la misère, il y a huit ou 
neuf ans. C'était une nature originale, excentrique même, 
se livrant à des exercices extraordinaires, croyant par là 
augmenter et les forces du corps et celles de l'intelligence ; 
au demeurant un homme honnête, dévoué. Il était connu 
de tout le monde artistique de Paris, et avait donné dans 
la bohème de Murger; un homme dans le type de 
Gérard de Nerval, Privât d'Anglemont, Poterel et 
autres. 

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre dévoué serviteur, 
avec la confiance que j'ai dans votre sincérité. 

Signé: Gustave Courbet. 



VI 



Portraits de Courbet par Proudhon et Théophile Silveslre. — 
Courbet à la brasserie. — La complainte de Carjat.— L'Occi- 
dentale de Th. de Banville. 




ous avons reproduit les jugements 
émis par nos grands critiques sur 
les œuvres de Gustave Courbet. 
L'œuvre, aussi bien que la vie de 
l'homme, est aujourd'hui connue, et cette per- 
sonnalité très-puissante, en dépit des injures et 
d'un mépris beaucoup plus affecté que réel, 
apparaîtra tout entière, et sous son véritable 
jour, lorsque nous aurons complété cette étude 
par deux portraits de Courbet tracés, l'un par 
Proudhon, l'autre par Théophile Silvestre. 



86 GUSTAVE COURBET 

Courbet est un véritable artiste de génie, de mœurs, 
de tempérament et, comme tel, il a ses prétentions, ses 
préjugés, ses erreurs. Tout d'abord, il se croit, à l'exemple 
de ses confrères, un homme universel. Il faut en ra- 
battre. Doué d'une vigoureuse et compréhensible intel- 
ligence, il a de l'esprit autant qu'homme du monde; 
malgré cela, il n'est que peintre; il ne sait ni parler, ni 
écrire; les études classiques ont laissé peu de traces chez 
lui. Taillé en Hercule, la plume pèse à sa main comme 
une barre de fer à celle d'un enfant. Quoiqu'il parle 
beaucoup de séries, il ne pense que par pensées déta- 
chées; il a des impressions isolées, plus ou moins vraies, 
quelquefois heureuses, souvent sophistiques. Il paraît 
incapable de construire ses pensées : en cela encore il 
est purement artiste. Dans ses générations irréfléchies, 
il croit que tout est changeant, la morale comme l'art; 
que la justice, le droit, les principes sociaux sont arbi- 
traires comme ceux de la peinture, et que lui, libre de 
peindre ce qu'il veut, l'est également de suivre les cou- 
tumes, de s'affranchir des institutions : en quoi il se 
montre aussi peu avancé que le dernier des artistes.... 
On peut définir Courbet : une grande intelligence dont 
toutes les facultés sont concentrées dans une seule. 

(Proubhon, Du Principe de l'art.) 
Théophile Silvestre, dans son Histoire des 



GUSTAVE COURBET 87 

artistes vivants, dépeint ainsi le maître peintre 
d'Ornansen i858. 

Courbet est un très-beau et très-grand jeune homme . 
Sa remarquable figure semble choisie et moulée sur un 
bas-relief assyrien. Ses yeux noirs, brillants, mollement 
fendus et bordés de cils longs et soyeux, ont le rayonne- 
ment tranquille et doux des regards de l'antilope. La 
moustache, à peine indiquée, sous le nez aquilin, insen- 
siblement arqué, rejoint avec légèreté la barbe déployée 
en éventail, et laisse voir des lèvres épaisses, sensuelles, 
d'un dessin vague, froissé, et des dents maladives; la 
peau est délicate, fine comme le satin et d'un ton brun 
olivâtre, changeant et nerveux; le crâne, de forme co- 
nique, et les pommettes saillantes, marquent l'obstina- 
tion; les narines vivement agitées, semblent trahir la 
passion. Courbet est pourtant une nature tiède, incré- 
dule, à l'abri des folies morales et des grandes choses de 
l'imagination. Il n'a de violent que l'amour-propre : 
l'âme de Narcisse s'est arrêtée en lui dans sa dernière 
migration à travers les âges; mais, bien qu'il se soit tou- 
ours peint avec volupté, il ne se pâme réellement que 
devant son talent. Personne n'est capable de lui faire la 
dixième partie des compliments qu'il s'adresse à lui- 
même, du matin au soir, d'un cœur religieux et naïf.... 
Sa vanité, dont on a voulu lui faire un crime, est du 
moins naïve et courageuse; celle de beaucoup d'autres 



GUSTAVE COURBET 



est dissimulée, pleine de venin, de rancune et d'intri- 
gues. 

Courbet homme de la brasserie, désireux 
et chercheur infatigable non point de l'idéal 
mais de la meilleure des bières, devait nécessai- 
rement inspirer une complainte. Son ami, le 
dessinateur Carjat, lui a consacré une longue 
poésie qui ne manque pas de caractère et que 
nous reproduisons intégralement. — A propos 
de la passion du maître peintre pour l'extrait du 
houblon, on nous contait récemment que les vrais 
amateurs de bière ne reculaient devant rien pour 
satisfaire leur goût dominant. C'est ainsi que 
Courbet et ses amis, vaguant de café en brasserie, 
de crémerie en cabaret, à la conquête du meilleur 
breuvage, s'arrêtaient et fixaient leurs pénates là 
où la bière était la plus savoureuse. Un beau 
jour Courbet émigra donc dans un petit bouge, 
près de la Porte Saint-Martin, où il avait décou- 
vert une bière merveilleuse. Son fidèle cénacle 



GUSTAVE COURBET 89 

l'y suivit; là se tenaient ses assises et, malgré la 
distance, malgré la bourgeoiserie du quartier, 
l'endroit devint un rendez-vous célèbre jusqu'au 
jour où un artiste, disciple de Courbet et de Cam- 
brinus, eut signalé une cave supérieure sur les 
hauteurs de Montmartre ou dans les parages du 
Luxembourg. 



Large d'épaules, bien planté 
Sur des jarrets aux nerfs d'athlète, 
Sa blouse au dos, quand vient Pété, 
Il part, emportant sa palette. 

La pipe aux dents, bâton en main, 
Ventre en avant, solide, il passe 
Ecrasant l'herbe du chemin : 
Son œil fauve embrasse V espace! 

Il interroge les grands bois, 
Les hauts rochers, les vastes plaines, 
Les ruisseaux, les fleuves, et, parfois, 
La mer aux ondes souveraines. 



go GUSTAVE COURBET 

II suit les paysans madrés 
S'en allant gaillards à la Foire, 
Et guette au retour les Curés 
Qui vont titubant après boire. 

Il voit aux lointains horizons 
Le soleil rouge qui rend Famé, 
Brûlant les vitres des maisons 
Des derniers rayons de sa flamme. 

Quand le ciel d'ombre s'est teinté, 
Aux longs soirs de la canicule, 
Il fouille avec avidité 
Les profondeurs du crépuscule. 

La nuit venue, il cherche encor 
Dans les taillis et sur la lande, 
Si quelque coq aux plumes d'or 
Ne flâne pas en contrebande. 

Lorsque dans Véther constellé 
Monte en riant la ronde lune, 
Sur le chemin clair et sablé 
Grandit soudain son ombre brune : 

Pareille aux vieux profils sculptés 
Des rois de Ninive l 'ancienne, 
Avec lui marche à ses côtés 
Sa silhouette assyrienne. 



GUSTAVE COURBET 91 

II regagne le vieil Ornans 
Et s'enfonce dans la ruelle 
Où, loin des amateurs gênants, 
L'attend la soupe paternelle. 



II 



Après une nuit de repos, 
Aux bruits de la ferme il s'éveille, 
Etirant ses membres dispos, 
Souriant à l'aube vermeille. 

Dans la miche de frais pain bis 
Il se taille une large croûte, 
Boit un coup de vin du pays, 
Puis, gàiment se remet en route. 

Il s'enfonce dans la forêt 
Pleine des senteurs matinales, 
En chantant le Rossignolet, 
L'air doux aux notes pastorales. 

Il improvise des chansons 
Qu'envîrait Dupont, son poète ! 
La rime est nulle, mais les sons 
Ravissent le cœur et la tête. 



92 GUSTAVE COURBET 

Actéon comique et nouveau, 
Caché sous les touffes ombreuses, 
II admire, au bord du ruisseau, 
La croupe ferme des Baigneuses. 

Il assiste aux duels furieux 

Des Cerfs en rut dans les clairières, 

Et sur le chemin soleilleux, 

Dit bonjour aux Casseurs de pierres. 

Plus loin, il salue en passant 
Les Demoiselles de Village, 
Qui déplorent, en rougissant, 
Sa sainte horreur du mariage. 

Jeune, il marche ainsi tous les jours, 
D'un pied sûr battant la campagne, 
Chantant, fumant, peignant toujours, 
En France, en Flandre, en Allemagne!. 



III 



Ceci c'est Vhomme et l'homme entier, 
L'homme absolu dans ses idées, 
Qui suit droit son rude sentier 
Devant les foules attardées. 



GUSTAVE COURBET g3 

L'art, pour lui, c'est la vérité 
Se dressant du puits toute nue, 
La naïve sincérité 
Que les maîtres seuls ont connue. 

Pendant vingt ans, il a servi 

De tête de Turc aux critiques; ,. 

Plus d'un roquet l'a poursuivi 

De ses aboiments esthétiques ; 

Mais, plein de sève et d'âpreté, 
Amoureux de la créature, 
Dans sa saine brutalité, 
Il reproduisait la Nature. 



Après Carjat, admirateur enthousiaste, voici 
le poëte Th. de Banville qui, dans la croisade 
contre le réalisme et les doctrines de Courbet, 
vint guerroyer de son côté ! 

Nous reproduisons, à titre de curiosité litté- 
raire, Y Occidentale Sixième, tirée des Odes fu- 
nambulesques, fantaisies poétiques du premier 
et du plus grand de nos parnassiens. Elle est 
datée de 1 85 5. 



BONJOUR, MONSIEUR COURBET! 



Octobre i855 



En octobre dernier, ferrais dans la campagne 
Juge\ Vimpression que je dus en avoh : 
Telle qu'une négresse âgée avec son pagne, 
Ce jour-là, la nature était horrible à voir. 

Vainement fleurissaient le myrte et l'hyacinthe ; 
Car au ciel, écrasant les astres rabougris, 
Le profil de Grassot et le ne\ d 'Hyacinthe 
Se dessinaient partout dans les nuages gris. 

Des bâillements affreux défiguraient les antres, 
Et les saules montraient, pareils à des tritons, 
Tant de gibbosités, de goitres et de ventres, 
Que je les prenais tous pour d'anciens barytons. 

Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes ! 
— Car ce siècle sans foi ne veut plus qu'acheter, — 
Semblables aux tableaux des gens trop coloristes, 
Arboraient des tons crus de pains à cacheter. 



GUSTAVE COURBET 9 5 

Et, comme un paysage arrangé pour des Kurdes, 
Les ormes se montraient en bonnets d'hospodar; 
C'étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, 
Et Von eût dit les rocs esquissés par Nadar ! 

Moi, saisi de douleur, je m'écriai : « Cybèlel 
« Ouvrière qui fais la farine et le vin! 
« Toi que j'ai vue hier si puissante et si belle, 
« Qui Va tordue ainsi, nourrice au flanc divin ? » 

Et je disais : « O nuit qui rafraîchis les ondes, 
« Aurores, clairs rayons, astres purs dont le cours 
i Vivifiait son cœur et ses lèvres fécondes, 
t Etoiles et soleils, vene\ à mon secours ! » 

La déesse entendant que je criais à ïaide, 

Fut touchée, et voici comme elle me parla. 

« Ami, si tu me vois à ce point triste et laide, 

« C'est que monsieur Courbet vient dépasser par-là ! » 

Et le sombre feuillage, évidé comme un cintre, 
Les galons, le rameau qu'un fruit pansu courbait, 
Chantaient: « Bonjour, M. Courbet, le maître peintrel 
Monsieur Courbet, salut ! Bonjour, M. Courbet ! 

Et les saules bossus, plus mornes et plus graves 
Que feu les écrivains du Journal de Trévoux, 
Chantaient en chœur avec des gestes de burgraves : 
« Bonjour, M.Courbet! Comment vous portez-vous? » 



96 GUSTAVE COURBET 

Une voix au lointain, de joie et d'orgueil pleine, 
Faisait pleurer le cerf, ce paisible animal, 
Et répondait, mêlée aux brises de la plaine : 
« Merci! Bien le bonjour, cela ne va pas mal.. . 

Tournant de ce côté mes yeux, — en diligence, 
Je vis à Vhori\on ce groupe essentiel : 
Courbet qui remontait dans une diligence, 
Et sa barbe pointue escaladant le ciel ! 

De mes odes plus tard ayant grossi les listes 
Et sur nos Hélicons vivant en Zingaro, 
J'ai composé ces vers, asse^ peu réalistes, 
Pour un petit journal appelé Figaro. 



Retiré en Suisse, à la Tour-de-Peiltz, Courbet 
s'occupait peu de politique. A la suite d'un ju- 
gement rendu en avril 1877, il avait été con- 
damné à rembourser à l'Etat, la somme de 
323,091 francs, pour les frais occasionnés par le 
rétablissement de la colonne Vendôme. Une 
transaction assez bizarre I intervint entre le 




a ^ -b^™,.^ 



GUSTAVE COURBET 97 

gouvernement et l'artiste, qui fut autorisé à ren- 
trer en France sans être inquiété pour son 
amende, à la condition de payer jusqu'à, l'ac- 
quittement intégral, une somme annuelle de 
dix mille francs. 

Courbet est mort à la Tour-de-Peiltz_, entouré 
de quelques amis, le 7 janvier 1878. 



VII 



Vue d'enBemble. — Les réformateurs en peinture. — Ingres et 
Delacroix. — Apparition de Courbet. — Scandale de ses débuts. 
— Portée de ses doctrines. — Etait-ce un révolutionnaire en 
matière d'art i — Courbet et E. Manet. — L'école des impres- 
sionnistes. — Dernier coup d'œil jeté sur l'œuvre du maître 

^d'Ornans. — Le jugement de la postérité. 



a mort de Courbet nous permet de 
planer au-dessus des misères de 
son existence. Après avoir repro- 
duit les jugements de ses amis et 
de ses détracteurs, voyons-le tel qu'il était et 
non tel que l'avait fait l'entourage auquel 
l'avait si malheureusement livré sa faiblesse na- 
turelle et sa naïve présomption. Laissons de 
côté l'œuvre picturale gâtée par le système et le 
parti pris ; méprisons les visées grotesques d'une 
politique dévoyée et ne cherchons dans cette 




ioo GUSTAVE COURBET 

figure que la dominante, c'est-à-dire l'artiste de 
tempérament, l'ouvrier de premier jet, le no- 
valeur convaincu, qui, après s'être fortement 
trempé dans la tradition et les salutaires études, 
n'aspirait comme il l'a dit lui-même et comme 
il l'a si bien justifié, qu'à faire de l'art vivant. 
C'est là tout ce que nous entendons retenir de 
sa profession de foi. Ceux qui ont perdu Cour- 
bet, en art comme en politique, ce sont les 
conseillers qu'il nous serait trop facile de dési- 
gner et qu'on trouve, au moins en partie, 
dans son tableau V Atelier du peintre. — Ce 
sont eux qui lui soufflèrent une esthétique 
puisée aux sources d'un socialisme doctrinaire 
dont il ne parvint jamais à se débarrasser. En 
dehors de ces influences pernicieuses, le maître 
d'Ornans est demeuré un interprète merveilleux 
de la nature. Une intuition de paysan contem- 
plateur, un génie d'artiste primesautier, un esprit 
d'observation exercé par le travail et une in- 
croyable exactitude de main, voilà Courbet ! 



GUSTAVE COURBET 101 

Notre peintre procède toujours d'égale façon 
et n'est jamais inférieur à lui-même. La fougue 
de sa brosse, sa couleur sobre et chaude, son 
dessin savant et ferme, ne subissent pas de mo- 
difications. Seuls, ses sujets changent et plaisent 
plus ou moins. Quant à lui, il reste immuable. 

Thoré, son éminent critique, qui avait trop le 
fanatisme de Fart pour rester toujours impar- 
tial, est-il plus dans le vrai en critiquant la 
Famille de Proudhon qu'en se pâmant d'admi- 
ration devant la Remise des chevreuils? Nous ne 
le pensons pas. Certes, nous reconnaissons que, 
généralement, le second de ses tableaux sera 
préféré au premier, mais à qui la faute ? Une 
famille de chevreuils surprise dans l'épais- 
seur d'un bois, nous émeut et nous charme sans 
doute plus profondément qu'une famille de 
philosophe prenant bourgeoisement le frais sur 
le devant de sa porte et détachée en gris sale 
sur le fond d'un mur de jardin banal ; mais l'une 
est-elle plus exacte que l'autre, et la scène de la 



102 GUSTAVE COURBET 

rue d'Enfer accuse-t-elle quelque défaillance du 
maître? Non, cent fois non. L'impression donnée 
est aussi juste que le ton dans ces deux toiles si 
complètement dissemblables. Seulement, l'une 
est sympathique, vive, chatoyante, joyeuse 
comme la vie animale rendue avec son incon- 
science native et placée dans un milieu de végé- 
tation luxuriante; l'autre est grise, triste, assom- 
brie par le combat de la vie et la responsabilité 
qui pèse sur le front d'un terrible remueur 
d'idées. 

Si nous avons pris cet exemple, c'est qu'il 
nous paraît le plus saisissant. Toutefois, à y re- 
garder de près, ce que nous avons dit s'applique 
à l'œuvre entière. Le Rut des Cerfs, ce chef- 
d'œuvre d'un naturalisme audacieux, imprégné 
de la saine poésie qui s'échappe des halliers 
fécondés, n'est pas autrement peint que la Bai- 
gneuse aux reins capitonnés ou que les Casseurs 
de pierres, ce poëme de résignation douce, où, 
comme le disait Courbet lui-même, il avait sans 



GUSTAVE COURBET 



le vouloir, rien qu'en accusant une injustice, 
soulevé la question sociale. 

Ils sont rares les artistes qui peuvent ainsi, 
sans préparation, à l'improviste, aborder tous 
les sujets, traiter tous les genres, reproduire 
sans distinction les spectacles multiples dérou- 
lés sous nos yeux avec cette puissance d'inter- 
prétation et cette infaillibilité de main. Assez 
longtemps on avait enfermé la nature dans un 
corset. La grande et solennelle école de l'allégo- 
rie mythologique, religieuse, historique, n'avait 
plus sa raison d'être dans une société qui ne 
croit ni à l'Olympe, ni à Dieu, ni aux rois, hélas ! 
et la petite école de la fantaisie galante et sen- 
suelle, comme celle du genre appropriée aux 
mœurs et au mobilier n'attirera jamais que les 
petits esprits. L'art, suivant sa loi, obéissant au 
courant du jour, devait fatalement se démocra- 
tiser. 

Etait-ce la première fois du reste, que l'art 
descendait ainsi des régions sereines pour s'hu- 



104 GUSTAVE COURBET 

maniser? Non pas, et déjà de timides essais 
avaient été tentés par des maîtres hors ligne 
comme Gaudenzio Ferrari, le peintre piémon- 
tais, le Bassan, Holbein et Rembrandt, par toute 
l'École hollandaise, et les grands coloristes de 
l'Espagne -, par Valentin et Chardin en France. 
Toutefois les efforts de ces artistes pour ramener 
l'art à la nature n'avaient été que relatifs et ne 
dépassaient pas les limites d'un genre tout per- 
sonnel. C'était comme une fable de La Fontaine 
à côté d'une tragédie de Racine ou d'une oraison 
funèbre de Bossuet, comme un drame de Di- 
derot tapi sous l'Encyclopédie. La préoccupation 
du style au xvn e siècle, celle du philosophisme 
au xvm e primaient tout, et l'art au xix e , les pieds 
encore dans le sang versé par la Révolution et le 
premier Empire, ne se dégageait qu'avec peine 
des langes où l'avaient garrotté ses devanciers. 
Aux classiques cependant succédèrent bientôt 
les romantiques qui élargirent l'horizon, mais 
qui, par leurs excès mêmes, devaient amener u 



GUSTAVE COURBET io5 

réaction. Elle se produisit, et Courbet, en pein- 
ture, en fut le grand initiateur. Il avait à lutter à 
la fois, quand il apparut, contre le spiritualisme 
dont Ingres était le chef incontesté et le roman- 
tisme triomphant qui arborait la flamboyante 
bannière d'Eugène Delacroix. A côté du magi- 
cien de la couleur, marchait un brillant état- 
major, composé de Decamps, Théodore Rous- 
seau, Jules Dupré, Diaz et Rosa Bonheur. Cour- 
bet n'hésita pas un instant. Après avoir étudié 
les anciens, il sonda ses reias et se sentit la force 
d'entrer en lice. Ses débuts, V Après-Dînée à 
Ornans, furent un scandale, et l'année suivante, 
F Enterrement à Ornans, une épopée rustique 
déroulée comme la frise d'un bas-relief colossal, 
provoqua des rires fous parmi les imbéciles et 
tous les moutons de Panurge de la basse bour- 
geoisie et de la haute finance. C'était à qui s'é- 
brouerait le plus bruyamment devant cette pein- 
ture aussi sincère d'expression, qu'éclatante de 
couleur. Quelques critiques firent grâce au 



io6 GUSTAVE COURBET 

chœur des femmes éplorées, à la petite fille aux 
joues marbrées par les larmes, et ce fut tout. Ce 
jour-là, Courbet était sacré grand peintre par le 
mépris public ! Quel novateur ne passe pas sous 
ces fourches caudines ! Delacroix y ensanglanta 
son front radieux-, Rousseau fut longtemps con- 
signé à la porte des Expositions et aujourd'hui 
encore, Manet est en quarantaine. 

A ces manifestations excessives d'un artiste 
qui ne voulait pas attendre, succédèrent les 
Casseurs de pierres, les Demoiselles de pillage, 
le portrait de l'Homme à la pipe et force fut 
bien, même aux plus endurcis, de reconnaître 
que ce sauvage ivre, ce paysan puant l'étable, 
avait une certaine valeur. Bientôt on compta 
avec lui. Sans même se préoccuper de ce retour 
de l'opinion, Courbet, avec une impassible séré- 
nité, poursuivait son œuvre simultanée d'inno- 
vation et de reconstruction. Il produisait sans 
cesse avec cette heureuse fécondité qui est le 
propre du génie, et s'il n'a pas vaincu ces maîtres 



GUSTAVE COURBET 107 

illustres, Ingres et Delacroix, que leur haute 
personnalité mettait à l'abri de toute atteinte, il 
n'en a pas moins ébréché leurs doctrines, ruiné 
leurs écoles et l'armée révolutionnaire qu'il a re- 
crutée, s'est déjà emparée de plus d'une citadelle. 

Il y a plus, pour la première fois peut-être, la 
peinture a donné l'impulsion à la littérature. 
Autrefois, c'était celle-ci qui allait de l'avant 
et les peintres qui marchaient à sa remorque. 
J.-J. Rousseau avait influencé la peinture au 
xvin e siècle et Victor Hugo au commencement 
du xix e . Aujourd'hui c'est le contraire, et on peut 
dire que Courbet a inspiré l'école d'où sont 
sortis MM. de Goncourt, Daudet et Zola. 

Et pourtant, à le bien juger, était-il vraiment un 
révolutionnaire, cet artiste exceptionnel qui avait 
rompu avec les traditions d'une façon si écla- 
tante? Selon nous, tout au moins en matière 
d'art, Courbet n'était rien moins qu'un radical. 

Sa réforme ne porta guère que sur le choix 
des sujets qu'il admettait indistinctement aux 



ro8 GUSTAVE COURBET 

honneurs de sa brosse égalitaire. Toutefois, la 
convention domine encore dans sa manière, 
dans ses procédés d'exécution, en dépit de bru- 
talités voulues , de négligences savamment 
calculées. 

A vrai dire, Courbet ne peignait guère autre- 
ment qu'ils ne peignaient, Eux, les Autres, ces 
membres de l'Institut, cible de ses plus mordants 
sarcasmes. Sans doute, il avait la facture plus 
large, l'œil plus sûr, la main plus rapide, c'était 
un don chez lui ; mais son pinceau se complaisait, 
comme celui de ses confrères, dans ces demi- 
teintes, ces transparences de ton, ces jeux de 
lumière, ces glacis, ces empâtements lumineux, 
ces caresses du clair-obscur qui accusent le 
modelé, toutes ces habiletés, voire ces super- 
cheries qui trahissent un pinceau savant et 
supposent l'éducation préalable d'un public 
d'élite. En effet combien ne savent voir un ta- 
bleau que d'après les règles imposées par l'usage, 
l'assentiment général, la routine des habitudes 



GUSTAVE COURBET 109 

prises, habitudes d'autant plus difficiles à déra- 
ciner qu'elles sont en nous à l'état ancestral et hé- 
réditaire. Le jour où un homme du monde et un 
paysan ignorant verront un tableau des mêmes 
yeux et confondront leur admiration devant la na- 
ture peinte, comme devant lanature vraie, ce jour- 
là, l'art absolument sincère sera fondé! Combien 
nous sommes loin de ce jour et, d'ailleurs, 
devons-nous le désirer? 

Lorsqu'on rapprocha Courbet et Manet 
qu'on a parfois maladroitement comparés l'un à 
l'autre, on s'aperçoit vite qu'un abîme les 
sépare. L'un, Courbet, paysan madré, est un 
tempérament robuste, un croyant d'une bonne 
foi relative, un artiste disposant de facultés 
exceptionnelles, merveilleuses, dont il use avec 
une incontestable habileté. Sa peinture se porte 
bien-, elle a quelque chose de rabelaisien qui 
indique la vigueur débordante; mais que de 
concessions, au goût du jour, finement dissimu- 
lées sous des airs de provocation présomptueuse! 



no GUSTAVE COURBET 

M. Manet, au contraire, un Parisien affiné, 
a le tempérament des villes. Sa foi est ar- 
dente, sa conviction va jusqu'à l'entêtement. Ses 
moyens sont plus simples que ceux de Courbet, 
il semble vouloir les restreindre encore, tant il se 
défie des pentes où entraîne la dangereuse facilité. 
Sa peinture est maladive, souffreteuse; elle trahit 
la réprobation qui la frappe injustement et s'étale 
sans orgueil comme sans fausse modestie, avec 
une entière ingénuité. 

Si chef d'école que l'on soit, on procède tou- 
jours de quelqu'un. Toutes proportions gardées, 
le peintre de la Baigneuse rappelle les grands 
Flamands : Rubens, Jordaens, et l'auteur du 
Bon Bock, Vélasquez et Goya. 

La différence entre Courbet et M. Manet éclate 
surtout dans l'exécution. Courbet est un natu- 
raliste pour qui tout est bon, aussi bien le lion 
que le porc, l'aigle que le chat-huant; mais, pour 
lustrer leur poil ou polir leurs plumes, il aura 
recours à toutes les recherches du trompe-l'œil. 



GUSTA.VE COURBET m 

Ses figures présenteront une silhouette arrêtée, 
ses arbres des masses harmonieuses, et la 
lumière n'entrera dans ses tableaux qu'à la con- 
dition de n'y point produire de discordance. 
M. Manet qui, malheureusement, n'aura jamais 
la souplesse d'exécution du père des Casseurs de 
pierres est, il faut le dire, autrement naïf et plus 
sérieusement sincère. Si tout lui est bon, s'il fait 
aussi, indistinctement, tout ce qu'il voit, il le fait 
bien tel qu'il le voit, tel que nous le voyons tous 
dans la nature et ne savons plus le voir sur une 
toile. Celui-là ne connaît ni la flatterie, ni les 
compromis : il ne posera pas ses figures sur 
un fond propre à les faire ressortir, il les fera 
tourner en plein air, et, si la ligne lui échappe dans 
ces rondeurs baignées de jour, tant pis pour la 
ligne : on ne saurait marquer ce qui n'existe 
pas. Les personnages sont arrêtés, saisis dans 
leur mouvement et doivent, comme dans l'ob- 
jectif du photographe, refléter une impression 
instantanée. Quant à ses tons, il ne les fondra 



ii2 GUSTAVE COURBET 

qu'autant que l'exigera la lumière qui se plaît 
aux contrastes brusques, manque de ménage- 
ments et procède dans la nature par taches plus 
que par demi- teintes. 

On le voit, c'est le renversement de toutes nos 
illusions picturales, une optique nouvelle appli- 
quée à l'examen d'une toile, et nos yeux, qui ont 
pris l'habitude du faux, ne se remettront pas de 
longtemps de la surprise. C'est qu'en effet il est 
besoin de faire appel à la raison, de tout oublier, 
de comparer longtemps, d'observer beaucoup 
pour se rendre compte du sérieux de la tentative 
hardie de M. Manet; mais, on ne saurait trop tôt 
le reconnaître, il faut compter avec ce révolution- 
naire, et déjà celui qu'on a pu appeler l'Attila de 
la peinture traîne à sa suite une telle armée de 
barbares envahisseurs, que force sera de lui 
faire place. 

Ce qui le prouve, c'est que, parmi les maîtres 
incontestés de l'art contemporain, il en est qui 
ont compris la doctrine nouvelle et en tirent 




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GUSTAVE COURBET u3 

même un parti d'autant plus heureux, qu'ils 
atténuent la transition et savent, tout en conser- 
vant leur individualité, accentuer leurs effets. 
Ceux-là sont les éclectiques, les malins rompus 
à tous les tours de force. Baudry dans ses der- 
niers portraits, Henner dans son Christ mort, 
Bonnat avec sa figure de M. Thiers, Carolus 
Duran dans toutes ses œuvres, sont des im- 
pressionnistes . Ils ont trouvé d'emblée la 
mesure vraie et n'ont sacrifié ni la nature, ni 
l'idéal. N'eût-il amené que ce résultat, il fau- 
drait en remercier M. Manet. 

D'autres, au contraire, malgré leur talent 
très-notoire : M lle Morisot, MM. Degas, Monet, 
Bellet du Poisat, Renoir, etc., ont encore 
exagéré le système de l'École impressionniste. 
Seuls, MM. Lepic, Desboutin et quelques 
autres gardent une sage réserve et représen- 
tent le centre gauche dans ce club d'intransi- 
geants. 

Revenons bien vite à Courbet, dont cette 



ii4 GUSTAVE COURBET. 

digression amenée par notre sujet nous avait 
écarté. Courbet est resté en deçà du mouve- 
ment provoqué par M. Manet, mais comme il a 
préparé les voies! 11 a été le précurseur de l'École 
naturaliste, et la postérité verra en lui son apôtre 
ou son tribun le plus éloquent, le mieux inspiré. 
Son œuvre si touffue accuse une largeur d'en- 
vergure tout à fait hors ligne. On respire dans 
ses paysanneries une saine odeur de champs en 
culture, et le sentiment de poésie que porte en 
soi-même inconsciemment tout amant de la 
nature, rayonne à travers les grands spectacles 
de forêts, de rochers, d'eaux courantes et de mer, 
qu'il excelle à reproduire avec l'impression qui 
leur est propre. S'il peint les bois, il en rendra la 
profondeur humide, le mystère, l'effroi, et qu'il 
y mêle des scènes de la vie animale, personne 
n'interprétera mieux que lui les élégances farou- 
ches d'un chevreuil, l'ahurissement d'un renard, 
l'épouvante d'un lièvre, la vitesse d'un chien aux 
allures vives, la prestance d'un cheval de chasse, 



GUSTAVE COURBET n5 

les joies résignées d'une bête de somme. Quant 
à la figure humaine,, ce dernier mot de l'art, il 
la peint sans flatterie, avec une grande intensité 
de vie physique, mais il semble prendre plus de 
souci des phénomènes de la digestion que des 
mouvements de l'âme humaine. Il est matéria- 
liste en peinture et rend mieux les appétits que 
les sentiments. Il excelle, par exemple, à donner 
à ses figures un caractère de race. Son Espagnole, 
si maltraitée par M. About, cette bohémienne 
aux yeux brûlants, cuite au soleil de l'Anda- 
lousie, sèche, nerveuse, toute en muscles, révèle 
aussi clairement la race des gitanas dont il a 
fixé le type que les Demoiselles des bords de la 
Seine accusent, par leur embonpoint alourdi et 
leurs grands yeux de bêtes somnolentes , les 
lourdeurs de sang, l'esprit assoupi, les paresses 
sensuelles des aventurières de l'Ile de France. 
Et la Fileuse, cette Pénélope rustique dont 
seule la statue classique de Cavelier, bien que 
tout autrement traitée, est le digne pendant, 



u6 GUSTAVE COURBET 

connaît-on beaucoup de figures aussi largement 
et aussi finement rendues? C'est la vie prise sur 
le fait. Et ce portrait de Trapadoux, si vrai, si 
personnel, avec son coloris ambré que dore une 
lumière si discrète et si chaude. Et V Homme à la 
pipe qui restera le portrait de Courbet devant la 
postérité! Et le Jean Journet! Quel autre que le 
maître d'Ornans pouvait nous montrer avec 
plus de conviction ce juif errant du socialisme ! 
Et cette Famille Proudhon qu'on n'a pas voulu 
comprendre parce qu'elle contrariait des idées 
préconçues et qui cependant restitue, avec une 
sincérité absolue et si rare chez le maître, l'au- 
teur de la Propriété, c'est le vol dans sa vie 
domestique ! 

On a tout dit sur ses grands tableaux retra- 
çant les scènes de la vie humaine : l'Enterrement 
JOrnans, les Casseurs de pierres, le Retour de 
la foire, les Lutteurs, les Cribleuses de blé, la 
Biche forcée à la neige, le Mendiant, etc. Par- 
tout éclate la même vigueur d'athlète prêt à se 



GUSTAVE COURBET 



mesurer avec toutes les difficultés, et aussi, 
avouons-le, cette présomption qui est souvent la 
vertu des forts parce qu'elle leur inspire con- 
fiance, mais qui, souvent aussi, rend la force si 
haïssable. 

Un dernier mot sur les marines de Courbet. 
Nous avons dit qu'il voyait la mer pour la pre- 
mière fois quand il peignit à Trouville ces trente 
ou quarante toiles où la mer est saisie sous ses 
différents aspects. Jamais élément plus chan- 
geant n'avait eu un semblable interprète. La mer 
avait enfin trouvé son dompteur et son maître. 
Un effet n'apparaissait pas qu'il ne fût pour ainsi 
dire pris au vol et fixé sur la toile avec cette 
sûreté de touche qui n'appartenait qu'à lui. En 
vain la mer cherchait-elle à se dérober, il était 
aussi prompt qu'elle, et son œil comme sa main 
ne lui laissaient pas le temps d'échapper. Il s'en- 
suit que ces ébauches hâtives sont des tableaux 
incomparables. Seul, parmi les prétendus pein- 
tres de marine qui démêlent à domicile la crinière 



n8 GUSTAVE COURBET 

de leurs vagues, Courbet nous donne la sensation 
de la mer avec son incessante mobilité, sa fluidité 
lumineuse, et, de toutes ses toiles, ce sont peut- 
être celles où il a imprimé la plus fière empreinte 
de son tempérament primesautier. 

Laissons passer le temps, le temps qui remet 
tout à sa place en séparant l'œuvre de l'homme, 
en isolant l'artiste des passions humaines qui ont 
troublé sa vie. Courbet prendra un rang parmi 
les peintres illustres de notre Ecole française. Un 
jury de peinture, égaré par l'esprit de parti, a pu 
refuser l'entrée de l'Exposition à ses tableaux. La 
France, plus magnanime et plus équitable, les 
mettra au Luxembourg et plus tard au Louvre. 
Nous n'avons pas trop de célébrités artistiques 
pour les mesurer à la mesure étroite de nos opi- 
nions politiques et, même aux yeux des guelfes, 
Dante, le vieux gibelin, restait l'auteur de la 
Divine Comédie. 

La politique n'a rien de commun avec l'art. 
Eût-il déboulonné la colonne, ce qu'il nie, l'ami 



GUSTAVE COURBET 119 

de Prondhon n'en a pas moins peint, c'est 
sa gloire et la nôtre, la Remise des Chevreuils, le 
Rut de Cerfs, la Biche forcée à la neige, le 
Piqueur, auprès desquels pâliraient étrange- 
ment les Desportes et les Oudry, les Casseurs 
de pierres, la Fileuse, les Demoiselles de pillage, 
la Femme au perroquet, qui seront l'honneur de 
nos musées. 

La postérité n'en demande pas davantage au 
maître d'Ornans et laisse aux conseils de guerre 
le soin de juger le membre de la Commune de 
Paris. A chacun son lot, mais, tôt ou tard, le 
génie s'impose, et n'en déplaise aux maîtres qui 
professent à l'École des Beaux -Arts, Courbet 
avait du génie. 



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DATE DUE 




DEMCO, INC. 38-2971 



BRIGHAM YOUNG UNIVERSITY 



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